Un long moment de silence
- Автор: Colize Paul
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070455072
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Un long moment de silence». Краткое содержание книги:
Prix Boulevard de l'Imaginaire 2013
Prix Polars Pourpres 2013
2012. À la fin de l’émission où il est invité pour son livre sur la « Tuerie du Caire », un attentat qui a fait quarante victimes dont son père en 1954, Stanislas Kervyn reçoit un coup de téléphone qui bouleverse tout ce qu’il croyait savoir.
1948. Nathan Katz, un jeune Juif rescapé des camps, arrive à New York pour essayer de reconstruire sa vie. Il est rapidement repéré par le Chat, une organisation prête à exploiter sa colère et sa haine.
Quel secret unit les destins de ces deux hommes que tout semble séparer ?
— Boire.
Je m’empare du verre et plonge une main dans ma poche à la recherche de la boîte métallique. Les types ne bronchent pas. Ils m’ont fouillé et savent que je ne suis pas armé.
Mes yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité.
Je retrouve mes repères, je reconnais les lieux. Ils m’ont installé sur la chaise, au milieu du plateau. La cage d’escalier se trouve derrière moi, à quelques mètres, mais je ne songe pas une seconde à tenter de fuir ou à reprendre le combat.
Je hume le verre d’eau.
Mon geste les amuse.
Je prends un Imitrex, vide le verre d’un trait et m’adresse à l’homme à la chemise blanche.
— On attend quelque chose ?
Il acquiesce.
Je me suis fait avoir sur toute la ligne. La vieille histoire de l’arroseur arrosé. Le piège s’est mis en place avant même que je ne capte l’échange de mails entre Susfeld et Katz.
J’ai pris mes renseignements sur ce Kervyn. Je vois qui c’est. Laissons-le venir.
Plus qu’un piège, il me lançait un défi. Il s’est renseigné sur mon compte. Il savait que je possédais les compétences nécessaires pour remonter leur piste.
Ces types sont des pros. Ils sont entrés dans ma bécane et ont tracé mon téléphone, ce qui explique le bon déroulement des faits et le comité d’accueil. Les cordonniers sont les plus mal chaussés. Il faudra que j’en parle à Jean-Charles, si j’arrive à sortir d’ici.
Un remue-ménage se fait entendre dans les profondeurs de l’immeuble. Je perçois un grincement de charnières, suivi du bourdonnement de l’ascenseur. Je suis surpris qu’il fonctionne encore.
Après une dizaine de secondes, le ronronnement cesse et la porte de l’ascenseur s’ouvre en couinant dans mon dos.
Quelqu’un marche dans notre direction. Son pas est irrégulier. Un bruit métallique accompagne sa progression. Il s’aide d’une canne. Il contourne la chaise et apparaît dans mon champ de vision.
L’homme est de taille moyenne et porte une épaisse crinière blanche. En smoking, je l’aurais pris pour un sommelier ou un chef d’orchestre. Il se tient légèrement voûté. Au jugé, je lui donne plus de quatre-vingts berges.
Nathan Katz, à n’en pas douter.
L’un des hommes de main se dirige vers le mur et actionne un interrupteur. Une ampoule de faible puissance s’allume au-dessus de ma tête.
Le vieillard se place en face de moi, se libère de sa canne et pose les mains sur ses hanches.
— Levez-vous, je vous prie.
Son français est impeccable. Le ton est aimable, mais autoritaire. Ce n’est pas une prière, mais un ordre.
J’obéis.
Le trio s’apprête à intervenir.
Je m’adresse à Chemise blanche.
— Pas essayer, je sais.
Le fait de me lever empire le mal qui bat dans ma tête.
Le vieux m’interpelle.
— Qui êtes-vous ?
— Stanislas Kervyn, vous le savez.
— Que voulez-vous ?
— Vous rencontrer.
Il mime la surprise.
— Me rencontrer ? Ce qui veut dire que vous savez qui je suis ?
Il ne me quitte pas des yeux.
Son regard est pénétrant, inquisiteur. Hormis sa guibole, il semble en forme pour un octogénaire.
— Vous êtes Nathan Katz.
— D’où tenez-vous ça ?
— C’est une habitude chez vous, les questions ? J’ai dû raconter quinze fois ma vie en long et en large lors de mon séjour dans votre pays.
Il esquisse un sourire.
— De quel pays parlez-vous ?
— Le vôtre, Israël.
C’était il y a plus de vingt-cinq ans.
Dany rêvait de voir Israël et de visiter la Ville sainte. Sébastien avait alors quatre ou cinq ans. Nous avons passé une semaine à Eilat et pris un vol intérieur pour nous rendre à Jérusalem.
Dans les aéroports ou lors des nombreux contrôles, les visiteurs étaient soumis à d’interminables interrogatoires, souvent menés par de très jeunes femmes. Les questions allaient de la composition du dernier repas à des souvenirs relatifs à la petite enfance en passant par « Transportez-vous des armes dans votre valise ? » ou « Êtes-vous un ennemi d’Israël ? », le tout sans quitter l’interviewé des yeux.
— Pourquoi voulez-vous rencontrer Nathan Katz ?
— Vous savez qui a tué mon père, et pourquoi.
— Vous avez mené une longue enquête, vous avez même écrit un livre sur le sujet. Qu’est-ce qui vous pousse à reprendre à zéro ?
— Je me suis trompé sur toute la ligne.
Il élargit son sourire.
— Vous êtes comme votre père, courageux, têtu et naïf.
Des fourmillements envahissent ma nuque.
La seule idée que cet homme ait connu mon père me désarçonne.
— Je sais que vous avez rencontré mon père en avril 1954, à Caprino Veronese. Il recherchait Rudolf Volker et vous saviez où il se trouvait. Ce jour-là, vous lui avez remis une carte postale sur laquelle vous avez écrit votre numéro de téléphone. Je me trompe ?
Il ne confirme pas.
Il ne nie pas non plus.
— Comment se fait-il que vous soyez passé à côté de cette information pendant les vingt ans qu’a duré votre enquête ?
— J’ai reçu un tuyau de dernière minute, lors d’une émission de télévision.
Il grimace.
— Un tuyau ?
— Une information exclusive, si vous préférez.
— De qui venait-elle ?
— D’un homme à l’agonie dans un hôpital de Lyon. Il était présent sur les lieux. C’était le chauffeur du commando, un petit voyou qui savait bien conduire et connaissait Le Caire comme sa poche. Il a été recruté par les tueurs pour faire le coup. Ils ont essayé de s’en débarrasser par la suite.
— Comment ces tueurs savaient-ils que votre père se rendait au Caire ?
La question me surprend.
— En principe, c’est vous qui devriez me le dire.
Il continue de me fixer dans le blanc des yeux.
— Je regrette ce qui s’est passé. Je n’aurais pas dû l’aider, mais j’avais de l’estime pour ce qu’il avait fait pour nous pendant la guerre. Votre père était obtus. Je lui ai conseillé d’ouvrir une autre piste, je lui ai dit qu’il allait droit à la mort. Il n’a rien voulu entendre. En revanche, peu de gens savaient qu’il allait au Caire et à quoi il ressemblait. J’ai été surpris d’apprendre qu’ils l’ont eu dès son arrivée.
Quelque chose ne colle pas.
— Qu’est-ce que vous dites ? Mon père a fait quelque chose pour vous pendant la guerre ? Les tueurs ne savaient pas à quoi mon père ressemblait ? Ils savaient très bien à quoi il ressemblait. Ils avaient sa photo.
Il est surpris.
— Ils avaient sa photo ?
Cette information semble le stupéfier.
— Oui, ils ont étudié son visage sur le trajet, ils ne pouvaient pas le rater, même s’il portait un chapeau sur la photo.
Ce détail le rend perplexe.
— Vous n’avez pas d’autres photos où votre père porte un chapeau ?
— Je ne pense pas. En tout cas, je n’en ai jamais vu. C’est un détail, non ? Pourquoi cette question ?
Il dissimule tant bien que mal son trouble.
— Pour rien. Rien qui ne vous concerne, en tout cas.
— Pourquoi mon père voulait-il rencontrer Rudolf Volker ? Il comptait l’abattre ?
Ma question le surprend une nouvelle fois.
— Pourquoi voulait-il voir Volker ? Quelle étrange question ! Non, il ne comptait pas l’abattre. Votre mère ne vous a jamais parlé de lui ?
De nouveaux fourmillements se répandent dans mon dos.