Heller était dans le salon supérieur, celui avec les grandes baies noires.
A la seconde où j’entrai, je criai :
— Vous n’aviez pas à aller aussi vite !
Il ne se retourna même pas. Il était à demi allongé dans un fauteuil. Il portait une combinaison isolante bleue, avec capuchon et gants assortis.
Il était nonchalamment installé devant un jeu appelé « Bataille ». En face de lui, il avait un écran de vision indépendant et son adversaire était un ordinateur.
Si vous voulez mon opinion, « Bataille » est un jeu stupide. Il se joue en fait sur un « échiquier » tridimensionnel. Les positions des pièces correspondent à des coordonnées spatiales. Chaque joueur dispose de quatorze pièces dont chacune a ses propres mouvements. Le thème de départ est le conflit entre deux galaxies et l’enjeu est de s’emparer de la galaxie adverse. Déjà, c’est idiot : la technologie n’en est pas au niveau du conflit entre deux galaxies.
Les spatiaux préfèrent jouer entre eux. Quand ils prennent un ordinateur comme adversaire, ils perdent, presque inévitablement.
Je fixai du regard le dos d’Heller. Il était bien trop calme. Si seulement il savait ce que je lui préparais, il ne serait pas aussi détendu.
A présent, quelle que soit la façon dont il sortirait du jeu, toutes les chances étaient contre lui. Il était à plus de vingt années-lumière de son plus proche ami. Il était seul et nous étions nombreux. Je pouvais l’espionner en permanence. Et lui, il continuait à croire qu’il s’agissait d’une vraie mission, bien honnête. Quel imbécile !
Brusquement, il y eut un éclair, et l’« échiquier » s’effaça. J’en ressentis un bref sentiment de satisfaction car Heller semblait avoir été sur le point de gagner.
— C’est la troisième fois qu’il se fait lessiver, dit Heller d’un ton écœuré. Et en moins d’une heure. (Il repoussa le clavier.) A quoi bon commencer une nouvelle partie ?
Il se retourna et me regarda.
— Vous m’accusez d’être allé trop vite, Soltan, mais ça n’a pas de sens. Parce que, sans charge, ce remorqueur accélère sans cesse. C’est la distance à parcourir qui compte, et non la vitesse que vous souhaitez.
Je m’assis sur un sofa de façon à pouvoir pointer un doigt sur lui.
— Vous savez parfaitement que je ne connais rien à ces moteurs. Et vous en profitez ! Je ne le tolérerai pas !
— Oh, désolé. Je suppose qu’ils n’étudient pas ça à fond, à l’Académie.
(Oh, si, mais moi je n’avais pas pu suivre.)
— Ce qu’il faut, poursuivit-il, c’est bien comprendre le temps. Les cultures primitives pensent que c’est l’énergie qui détermine le temps. En fait, c’est exactement le contraire. Le temps détermine l’énergie. Vous comprenez ?
Je lui dis que oui mais il dut voir à ma tête que ce n’était pas le cas.
— Les athlètes, les lutteurs ont l’habitude de contrôler le temps. Dans certains sports et dans le combat à mains nues, un professionnel sait ralentir le temps. Tout semble aller plus lentement. Il peut alors choisir parmi toutes les positions possibles sans avoir à agir trop vite. Tout cela n’a rien de mystique. Le temps est simplement étiré.
Je ne le suivais pas du tout. Il saisit alors son clavier et appuya sur quelques touches.
— D’abord, dit-il, il y a LA VIE. (Le mot apparut en haut de l’écran.) Certaines cultures primitives pensent que la vie est le produit de l’univers, ce qui est stupide. C’est exactement le contraire. L’univers et tout ce qu’il contient ont été engendrés par la vie. Certains primitifs développent un sentiment de haine pour leurs pareils et considèrent que les êtres vivants ne sont que le résultat d’un accident de la matière. Mais de telles cultures ne vont jamais très loin.
Là, il se jetait dans la gueule de mes héros préférés : les psychologues et les psychiatres. Eux, ils peuvent vous le dire avec une autorité absolue : les hommes et les êtres vivants ne sont que des fragments de matière dégénérée et qu’on devrait tuer. Preuve ultime ! Essayez donc de leur soutenir qu’il existe une chose telle que la vie indépendante, et ils vous feront exécuter pour hérésie ! Ce qui prouve qu’ils ont raison. Mais je le laissai continuer. D’ici peu, il aurait ce qu’il méritait.
— Ensuite, reprit-il, il y a LE TEMPS. (Le mot se forma sur l’écran.) L’ESPACE. L’ÉNERGIE. Et enfin LA MATIÈRE. (Les trois mots étaient apparus sur l’écran.) Voilà.
A présent, sur l’écran, les cinq mots formaient une échelle :