L’Affaire Lerouge
- Автор: Габорио Эмиль
- Язык: французский
- Жанр: Классические детективы
Электронная книга - «L’Affaire Lerouge». Краткое содержание книги:
L'aspect judiciaire étant un meurtre, une enquête est menée par le juge d'instruction et par Tirauclair, avec en arrière-plan les policiers. Grâce aux perspectives différentes de tous ses enquêteurs, le jeu de déduction prend parfois des tournures intéressantes. On donne beaucoup d'attention aux preuves matérielles comme point de départ pour des déductions psychologiques. Les raisonnements juridiques sont bien développés. L'intrigue est construite sur des données faussées dans le passé. Chaque personnage, pas seulement le meurtrier, a ses propres mobiles: l'honneur de famille noble et l'honneur de la conscience; l'amour et la jalousie, l'ambition et la convoitise. On aboutit à la solution de l'Affaire Lerouge par bien des détours, impliquant des fautes professionnelles, qui font que le juge donne sa démission. Et pour fin, le père Tirauclair, après avoir cru à l'infaillibilité de la justice, ne voit plus partout qu'erreurs judiciaires. L'ancien agent volontaire doute de l'existence du crime et soutient que le témoignage des sens ne prouve rien. Il fait signer des pétitions pour l'abolition de la peine de mort et organise une société destinée à venir en aide aux accusés pauvres et innocents.
L'Affaire Lerouge serait inspiré des mémoires de Vidocq et du chef de la Sureté, Canler. Le livre, publié en feuilleton, est d'abord le récit d'un drame de famille et d'amour: il ne faut pas interpréter comme des longueurs les chapitres pas nécessaires pour le récit de détection. J'étais surpris par l'originalité et la modernité de ce polar, un must pour tout fan de polars qui s'intéresse aussi un peu à l'histoire de la littérature. Qu'est-ce que cet auteur aurait donné s'il n'avait pas succombé à 41 ans à sa maladie attrapée en Afrique.
– Mais elle est chez elle et vous n’avez pas le droit…
– Après! Elle formera opposition, je m’y attends bien, mais elle vous fera dénicher les fonds. Croyez-moi, parez ce coup-là. Je veux être payé maintenant. Je ne veux pas vous accorder un délai, parce que d’ici trois mois vous aurez usé vos dernières ressources. Ne faites donc pas non, comme cela. Vous êtes dans une de ces situations qu’on prolonge à tout prix. Vous brûleriez le bois du lit de votre mère mourante pour lui chauffer les pieds, à cette créature! Où avez-vous pris les dix mille francs que vous lui avez remis l’autre soir? Qui sait ce que vous allez tenter pour vous procurer de l’argent? L’idée de la garder quinze jours, trois jours, un jour de plus peut vous mener loin. Ouvrez l’œil. Je connais ce jeu-là, moi. Si vous ne lâchez pas Juliette, vous êtes perdu. Écoutez un bon conseil, gratis: il vous faudra toujours la quitter, n’est-ce pas, un peu plus tôt, un peu plus tard? Exécutez-vous aujourd’hui même…
Voilà comment il est, ce digne Clergeot, il ne mâche pas la vérité à ses clients quand ils ne sont pas en mesure. S’ils sont mécontents, tant pis! sa conscience est en repos. Ce n’est pas lui qui prêterait jamais les mains à une folie!
Noël n’en pouvait tolérer davantage; sa mauvaise humeur éclata.
– En voilà assez! s’écria-t-il d’un ton résolu. Vous agirez, monsieur Clergeot, à votre guise; dispensez-moi de vos avis, je préfère la prose de l’huissier. Si j’ai risqué des imprudences, c’est que je puis les réparer, et de façon à vous surprendre. Oui, monsieur Clergeot, je puis trouver vingt-deux mille francs, j’en aurais cent mille demain matin, si bon me semblait; il m’en coûterait juste la peine de les demander. C’est ce que je ne ferai pas. Mes dépenses, ne vous en déplaise, resteront secrètes comme elles l’ont été jusqu’ici. Je ne veux pas qu’on puisse soupçonner ma gêne. Je n’irai pas, par amour pour vous, manquer le but que je poursuis, le jour même où j’y touche!
Il se rebiffe, pensa l’usurier; il est moins bas percé que je ne croyais!
– Ainsi, continua l’avocat, portez vos chiffons chez l’huissier. Qu’il poursuive! Mon portier seul le saura. Dans huit jours, je serai cité au tribunal de commerce et j’y demanderai les vingt-cinq jours de délai que les juges accordent à tout débiteur gêné. Vingt-cinq et huit, dans tous les pays du monde, font trente-trois jours. C’est précisément le répit qui m’est nécessaire. Résumons-nous: acceptez de suite une lettre de change de vingt-quatre mille francs à six semaines, ou… serviteur, je suis pressé, passez chez l’huissier.
– Et dans six semaines, répondit l’usurier, vous serez en mesure exactement comme aujourd’hui. Et quarante-cinq jours de Juliette, c’est des louis…
– Monsieur Clergeot, répliqua Noël, bien avant ce temps ma position aura changé du tout au tout. Mais je vous l’ai dit, ajouta-t-il en se levant, mes instants sont comptés…
– Minute donc, homme de feu! interrompit le doux banquier. Vous dites vingt-quatre mille francs à quarante-cinq jours?
– Oui. Cela fait dans les environs de soixante-quinze pour cent. C’est gracieux.
– Je ne chicane jamais sur les intérêts, fit M. Clergeot, seulement…
Il regarda finement Noël tout en se grattant furieusement le menton, geste qui indiquait chez lui un travail intense du cerveau.
– Seulement, reprit-il, je voudrais bien savoir sur quoi vous comptez.
– C’est ce que je ne vous dirai pas. Vous le saurez, comme tout le monde, avant peu.
– J’y suis! s’écria M. Clergeot, j’y suis! Vous allez vous marier! Parbleu! vous avez déniché une héritière. Votre petite Juliette m’avait dit quelque chose dans ce goût-là ce matin. Ah! vous épousez! Et est-elle jolie? Peu importe. Elle a le sac, n’est-il pas vrai? Vous ne la prendriez pas sans cela. Donc, vous entrez en ménage?
– Je ne dis pas cela.
– Bien! bien! faites le discret, on entend à demi-mot. Un avis pourtant: veillez au grain; votre petite femme a un pressentiment de la chose. Vous avez raison, il ne faut pas chercher d’argent. La moindre démarche suffirait pour mettre le beau-père sur la piste de votre situation financière et vous n’auriez pas la fille. Mariez-vous et soyez sage. Surtout, lâchez Juliette, ou je ne donne pas cent sous de la dot. Ainsi, c’est convenu, préparez une lettre de change de vingt-quatre mille francs, je la prendrai lundi en vous rapportant vos billets.
– Vous ne les avez donc pas sur vous?
– Non. Et pour être franc, je vous avouerai que, sachant bien que je ferais chou blanc, je les ai remis hier avec d’autres à mon huissier. Cependant, dormez tranquille, vous avez ma parole.
M. Clergeot fit mine de se retirer, mais au moment de sortir il se retourna brusquement.
– J’oubliais, dit-il; pendant que vous y serez, faites la lettre de change de vingt-six mille francs. Votre petite femme m’a demandé quelques chiffons que je me propose de lui porter demain, de la sorte ils se trouveront soldés.
L’avocat essaya de se récrier. Certes, il ne refusait pas de payer, seulement il tenait à être consulté pour les achats. Il ne pouvait tolérer qu’on disposât ainsi de sa caisse.
– Farceur! va, fit l’usurier en haussant les épaules. Voudriez-vous donc la contrarier pour une misère, cette femme! Elle vous en fera voir bien d’autres. Comptez qu’elle avalera la dot! Et vous savez, s’il vous faut quelques avances pour la noce, donnez-moi des assurances; faites-moi parler au notaire, et nous nous arrangerons. Allons, je file! À lundi, n’est-ce pas?
Noël prêta l’oreille pour être bien sûr que l’usurier s’éloignait décidément. Lorsqu’il entendit son pas traînard dans l’escalier:
– Canaille! s’écria-t-il, misérable, voleur, vieux fesse-Mathieu! s’est-il fait assez tirer l’oreille! C’est qu’il était décidé à poursuivre! Cela m’aurait bien posé dans l’esprit du comte, s’il était venu à savoir!… Vil usurier! j’ai craint un moment d’être obligé de tout lui dire!…
En continuant de pester et de jurer contre son banquier, l’avocat tira sa montre.
– Cinq heures et demie, déjà! fit-il.
Son indécision était très grande. Devait-il aller dîner avec son père? Pouvait-il quitter madame Gerdy? Le dîner de l’hôtel de Commarin lui tenait bien au cœur, mais, d’un autre côté, abandonner une mourante…
– Décidément, murmura-t-il, je ne puis m’absenter.
Il s’assit devant son bureau et en toute hâte écrivit une lettre d’excuse à son père. Madame Gerdy, disait-il, pouvait rendre le dernier soupir d’une minute à l’autre, il tenait à être là pour le recueillir. Pendant qu’il chargeait sa domestique de remettre ce billet à un commissionnaire qui le porterait au comte, il parut frappé d’une idée subite.
– Et le frère de madame, demanda-t-il, sait-il qu’elle est dangereusement malade?
– Je l’ignore, monsieur, répondit la bonne; en tout cas, ce n’est pas moi qui l’ai prévenu.
– Comment, malheureuse! en mon absence vous n’avez pas songé à l’avertir! Courez chez lui bien vite; qu’on le cherche, s’il n’y est pas; qu’il vienne!
Plus tranquille désormais, Noël alla s’asseoir dans la chambre de la malade. La lampe était allumée, et la sœur allait et venait comme chez elle, remettant tout en place, essuyant, arrangeant. Elle avait un air de satisfaction qui n’échappa point à Noël.