Le journal d’une femme de chambre
- Автор: Mirbeau Octave
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:
– Et votre père?… qu’est-ce qu’il fait?…
– Il est maréchal ferrant.
– Vous êtes pauvre?
– Mon père a trois champs, trois maisons, trois batteuses…
– Alors, il est riche?…
– Bien sûr… il est riche… Il cultive ses champs… il loue ses maisons… avec ses batteuses il va, dans la campagne, battre le blé des paysans… et c’est mon frère qui ferre les chevaux…
– Et vos sœurs?
– Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle… et des robes bien brodées.
– Et vous?
– Moi, je n’ai rien…
Je me reculai pour ne pas sentir l’odeur mortelle de cette voix…
– Pourquoi êtes-vous domestique?… repris-je.
– Parce que…
– Pourquoi avez-vous quitté le pays?
– Parce que…
– Vous n’étiez pas heureuse?…
Elle dit très vite d’une voix qui se précipitait et roulait les mots… comme sur des cailloux:
– Mon père me battait… ma mère me battait… mes sœurs me battaient… tout le monde me battait… on me faisait tout faire… C’est moi qui ai élevé mes sœurs…
– Pourquoi vous battait-on?
– Je ne sais pas… pour me battre… Dans toutes les familles, il y en a toujours une qui est battue… parce que… voilà… on ne sait pas…
Mes questions ne l’ennuyaient plus. Elle prenait confiance…
– Et vous… me dit-elle… est-ce que vos parents ne vous battaient pas?…
– Oh! si…
– Bien sûr… C’est comme ça…
Louise ne fouilla plus son nez… et posa ses deux mains, aux ongles rognés, à plat, sur ses cuisses… On chuchotait, autour de nous. Les rires, les querelles, les plaintes empêchaient les autres d’entendre notre conversation…
– Mais comment êtes-vous venue, à Paris? demandai-je après un silence.
– L’année dernière… conta Louise… il y avait à Saint-Michel-en-Grève une dame de Paris qui prenait les bains de mer avec ses enfants… Je me suis proposée chez elle… parce qu’elle avait renvoyé sa domestique qui la volait. Et puis… elle m’a emmenée à Paris… pour soigner son père… un vieux, infirme, qui était paralysé des jambes…
– Et vous n’êtes pas restée dans votre place?… À Paris, ce n’est plus la même chose…
– Non… fit-elle, avec énergie. Je serais bien restée, ça n’est pas ça… Seulement, on ne s’est pas arrangé…
Ses yeux, si ternes, s’éclairèrent étrangement. Je vis dans son regard briller une lueur d’orgueil. Et son corps se redressait, se transfigurait presque.
– On ne s’est pas arrangé, reprit-elle… Le vieux voulait me faire des saletés…
Un instant, je restai abasourdie par cette révélation. Était-ce possible? Un désir, même le désir d’un ignoble et infâme vieillard, était allé vers elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette ironie monstrueuse de la nature… Un baiser avait voulu se poser sur ces dents cariées, se mêler à ce souffle de pourriture… Ah! quelle ordure est-ce donc que les hommes?… Quelle folie effrayante est-ce donc que l’amour… Je regardai Louise… Mais la flamme de ses yeux s’était éteinte… Ses prunelles avaient repris leur aspect mort de tache grise.
– Il y a longtemps de ça?… demandai-je…
– Trois mois…
– Et depuis, vous n’avez pas retrouvé de place?
– Personne ne veut plus de moi… Je ne sais pas pourquoi… Quand j’entre dans le bureau, toutes les dames crient, en me voyant: «Non, non… je ne veux pas de celle-là»… Il y a un sort sur moi, pour sûr… Car enfin, je ne suis pas laide… je suis très forte… je connais le service… et j’ai de la bonne volonté. Si je suis trop petite, ce n’est pas de ma faute… Pour sûr, on a jeté un sort sur moi…
– Comment vivez-vous?
– Chez le logeur; je fais toutes les chambres, et je ravaude le linge… On me donne une paillasse dans une soupente et, le matin, un repas…
Il y en avait donc de plus malheureuses que moi!… Cette pensée égoïste ramena dans mon cœur la pitié évanouie.
– Écoutez… ma petite Louise… dis-je d’une voix que j’essayai de rendre attendrie et convaincante… C’est très difficile, les places à Paris… Il faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus exigeants qu’ailleurs. J’ai bien peur pour vous… À votre place, moi, je retournerais au pays…
Mais Louise s’effraya:
– Non… non… fit-elle… jamais!… Je ne veux pas rentrer au pays… On dirait que je n’ai pas réussi… que personne n’a voulu de moi… on se moquerait trop… Non… non… c’est impossible… j’aimerais mieux mourir!…
À ce moment, la porte de l’antichambre s’ouvrit. La voix aigre de Mme Paulhat-Durand appela:
– Mademoiselle Louise Randon!
– C’est-y moi qu’on appelle?… me demanda Louise, effarée et tremblante…
– Mais oui… c’est vous… Allez vite… et tâchez de réussir, cette fois…
Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec ses coudes écartés, un renfoncement, me marcha sur les pieds, heurta la table, et roulant sur ses jambes trop courtes, poursuivie par les huées, elle disparut.
Je montai sur la banquette, et poussai le vasistas, pour voir la scène qui allait se passer là… Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne me parut plus triste: pourtant Dieu sait s’il me glaçait l’âme, chaque fois que j’y entrais. Oh! ces meubles de reps bleu, jaunis par l’usure; ce grand registre étalé, comme une carcasse de bête fendue, sur la table qu’un tapis de reps, bleu aussi, recouvrait de taches d’encre et de tons pisseux… Et ce pupitre, où les coudes de M. Louis avaient laissé, sur le bois noirci, des places plus claires et luisantes… et le buffet dans le fond, qui montrait des verreries foraines, des vaisselles d’héritage… Et sur la cheminée, entre deux lampes débronzées, entre des photographies pâlies, cette agaçante pendule, qui rendait les heures plus longues, avec son tic-tac énervant… et cette cage, en forme de dôme, où deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes malades… Et ce cartonnier aux cases d’acajou, éraflées par des ongles cupides… Mais je n’étais pas là en observation pour inventorier cette pièce, que je connaissais, hélas! trop bien… cet intérieur lugubre, si tragique, malgré son effacement bourgeois, que, bien des fois, mon imagination affolée le transformait en un funèbre étal de viande humaine… Non… je voulais voir Louise Randon aux prises avec les trafiquants d’esclaves…
Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour, immobile, les bras pendants. Une ombre dure brouillait, comme une opaque voilette, la laideur de son visage et tassait, ramassait davantage la courte, massive difformité de son corps… Une lumière dure allumait les basses mèches de ses cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de la poitrine, se perdait dans les plis noirs de sa jupe déplorable… Une vieille dame l’examinait. Assise sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos hostile, une nuque féroce… De cette vieille dame, je ne voyais que son chapeau noir, ridiculement emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure se retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe noire, qui faisait des ronds sur le tapis… Je voyais, surtout, posée sur un de ses genoux, sa main gantée de filoselle noire, une main noueuse d’arthritique, qui remuait avec de lents mouvements, et dont les doigts sortaient, rentraient, crispaient l’étoffe, pareils à des serres, sur une proie vivante… Debout, près de la table, très droite, très digne, Mme Paulhat-Durand attendait.
Ce n’est rien, n’est-ce pas? la rencontre de ces trois êtres vulgaires, en ce vulgaire décor… Il n’y a, semble-t-il, dans ce fait banal, ni de quoi s’arrêter, ni de quoi s’émouvoir… Eh bien, cela me parut, à moi, un drame énorme, ces trois personnes qui étaient là, silencieuses et se regardant… J’eus la sensation que j’assistais à une tragédie sociale, terrible, angoissante, pire qu’un assassinat!… J’avais la gorge sèche. Mon cœur battit violemment.
– Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout à coup la vieille dame… ne restez pas là… Je ne vous vois pas bien… Allez dans le fond de la pièce, que je vous voie mieux…