Jean-Christophe Tome IV
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #4
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome IV». Краткое содержание книги:
Mais tous ces expédients ne pouvaient sauver Louisa longtemps. Un soir qu’elle y avait de nouveau recours, Christophe ramassa son courage, et, posant sa main sur celle de la vieille femme, il lui dit:
– Non, mère, j’ai quelque chose à te dire.
Louisa fut saisie; mais elle tâcha de prendre un air riant, pour répondre, – la gorge contractée:
– Et quoi donc, mon petit?
Christophe annonça, en balbutiant, son intention de partir. Elle tenta bien de prendre la chose en plaisanterie et de détourner la conversation, comme à l’ordinaire; mais il ne se déridait pas, et continuait, cette fois, d’un air si volontaire et si sérieux qu’il n’y avait plus moyen de douter. Alors, elle se tut, tout son sang s’arrêta, et elle restait muette et glacée, à le regarder avec des yeux épouvantés. Une telle douleur montait dans ces yeux que la parole lui manqua, à lui aussi; et ils demeurèrent tous deux sans voix. Quand elle put enfin retrouver le souffle, elle dit, – (ses lèvres tremblaient):
– Ce n’est pas possible… Ce n’est pas possible…
Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il détourna la tête avec découragement, et se cacha la figure dans ses mains. Ils pleurèrent. Après quelque temps, il s’en alla dans sa chambre et s’y enferma jusqu’au lendemain. Ils ne firent plus allusion à ce qui s’était passé; et comme il n’en parlait plus, elle voulut se convaincre qu’il avait renoncé. Mais elle vivait dans des transes.
Vint un moment où il ne put plus se taire. Il fallait parler, dût-il lui déchirer le cœur: il souffrait trop. L’égoïsme de sa peine l’emportait sur la pensée de celle qu’il ferait. Il parla. Il alla jusqu’au bout, évitant de regarder sa mère, de peur de se laisser troubler. Il fixa même le jour de son départ, pour n’avoir plus à soutenir une seconde discussion: – (il ne savait pas s’il retrouverait, une seconde fois, le triste courage qu’il avait aujourd’hui). – Louisa criait:
– Non, non, tais-toi!…
Il se raidissait, et continuait avec une résolution implacable. Quand il eut fini, – (elle sanglotait), – il lui prit les mains et tâcha de lui faire comprendre comment il était absolument nécessaire à son art, à sa vie qu’il partît pour quelque temps. Elle se refusait à écouter, elle pleurait et répétait:
– Non, non!… Je ne veux pas…
Après avoir vainement tenté de raisonner avec elle, il la laissa, pensant que la nuit changerait le cours de ses idées. Mais lorsqu’ils se retrouvèrent le lendemain, à table, il recommença sans pitié à reparler de son projet. Elle laissa retomber la bouchée de pain qu’elle portait à ses lèvres, et dit, d’un ton de reproche douloureux:
– Tu veux donc me torturer?
Il fut ému, mais il dit:
– Chère maman, il le faut.
– Mais non, mais non! répétait-elle. Il ne le faut pas… C’est pour me faire de la peine… C’est une folie…
Ils voulurent se convaincre l’un l’autre; mais ils ne s’écoutaient pas. Il comprit qu’il était inutile de discuter; cela ne servait qu’à se faire souffrir davantage; et il commença, ostensiblement, ses préparatifs de départ.
Quand elle vit qu’aucune de ses prières ne l’arrêtait, Louisa tomba dans une tristesse morne. Elle passait ses journées, enfermée dans sa chambre, sans lumière, quand le soir venait; elle ne parlait plus, elle ne mangeait plus; la nuit, il l’entendait pleurer. Il en était crucifié. Il eût crié de douleur dans son lit, où il se retournait, toute la nuit, sans dormir, en proie à ses remords. Il l’aimait tant! Pourquoi fallait-il qu’il la fît souffrir?… Hélas! Elle ne serait pas la seule; il le voyait clairement… Pourquoi le destin avait-il mis en lui le désir et la force d’une mission, qui devait faire souffrir ceux qu’il aimait?
– Ah! pensait-il, si j’étais libre, si je n’étais pas contraint par cette force cruelle d’être ce que je dois être, ou sinon, de mourir dans la honte et le dégoût de moi-même, comme je vous rendrais heureux, vous que j’aime! Laissez-moi vivre d’abord, agir, lutter, souffrir; et puis, je vous reviendrai, plus aimant. Que je voudrais ne faire qu’aimer, aimer, aimer!…
Jamais il n’eût résisté au reproche perpétuel de cette âme désolée, si ce reproche avait eu la force de rester muet. Mais Louisa, faible et un peu bavarde, ne put garder pour elle la peine qui l’étouffait. Elle la dit à ses voisines. Elle la dit à ses deux autres fils. Ils ne pouvaient perdre une si belle occasion de mettre Christophe dans son tort. Surtout Rodolphe, qui n’avait pas cessé de jalouser son frère aîné, quoiqu’il n’en eût guère de raisons pour le moment, – Rodolphe, que le moindre éloge de Christophe blessait au vif, et qui redoutait en secret, sans oser s’avouer cette basse pensée, ses succès à venir, (car il était assez intelligent pour sentir la force de son frère, et pour craindre que d’autres ne la sentissent, comme lui), – Rodolphe fut trop heureux d’écraser Christophe sous le poids de sa supériorité. Il ne s’était jamais préoccupé de sa mère, dont il savait la gêne; bien qu’il fût largement en situation de lui venir en aide, il en laissait tout le soin à Christophe. Mais, quand il apprit le projet de Christophe, il se découvrit sur-le-champ des trésors d’affection. Il s’indigna contre cette prétention d’abandonner sa mère, et il la qualifia de monstrueux égoïsme. Il eut le front d’aller le répéter à Christophe. Il lui fit la leçon, de très haut, comme à un enfant qui mérite le fouet; il lui rappela, d’un air rogue, ses devoirs envers sa mère, et tous les sacrifices qu’elle avait faits pour lui. Christophe faillit en crever de rage. Il flanqua Rodolphe à la porte, à coups de pied au cul, en le traitant de polisson et de chien d’hypocrite. Rodolphe se vengea, en montant la tête à sa mère. Louisa, excitée par lui, commença à se persuader que Christophe agissait en mauvais fils. Elle entendait répéter qu’il n’avait pas le droit de partir, et elle ne demandait qu’à le croire. Au lieu de s’en tenir à ses pleurs, qui étaient son arme la plus forte, elle fit à Christophe des reproches injustes, qui le révoltèrent. Ils se dirent l’un à l’autre des choses pénibles; et le résultat fut que Christophe, qui jusque-là hésitait encore, ne pensa plus qu’à presser ses préparatifs de départ. Il sut que les charitables voisins s’apitoyaient sur sa mère, et que l’opinion du quartier la représentait comme une victime, et lui comme un bourreau. Il serra les dents, et ne démordit plus de sa résolution.
Les jours passaient. Christophe et Louisa se parlaient à peine. Au lieu de jouir, jusqu’à la moindre goutte, des derniers jours passés ensemble, ces deux êtres qui s’aimaient perdaient le temps qui leur restait, – comme c’est trop souvent le cas, – en une de ces stériles bouderies, où s’engloutissent tant d’affections. Ils ne se voyaient qu’à table, où ils étaient assis l’un en face de l’autre, ne se regardant pas, ne se parlant pas, se forçant à manger quelques bouchées, moins pour manger que pour se donner une contenance. À grand’peine, Christophe parvenait à extraire quelques mots de sa gorge; mais Louisa, ne répondait pas; et quand, à son tour, elle voulait parler, c’était lui qui se taisait. Cet état de choses était intolérable pour tous deux; et plus il se prolongeait, plus il devenait difficile d’en sortir. Allaient-ils donc se séparer ainsi? Louisa se rendait compte maintenant qu’elle avait été injuste et maladroite; mais elle souffrait trop pour savoir comment regagner le cœur de son fils, qu’elle pensait avoir perdu, et empêcher ce départ, dont elle se refusait à envisager l’idée. Christophe regardait à la dérobée le visage blême et gonflé de sa mère, et il était bourrelé de remords; mais décidé à partir, et, sachant qu’il y allait de sa vie, il souhaitait lâchement d’être déjà parti, pour s’enfuir de ses remords.