Les Habits Noirs Tome II - Cœur D’Acier
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome II - Cœur D’Acier». Краткое содержание книги:
Il y a mieux: par suite des conditions de ce récit, le lecteur se trouve en savoir déjà beaucoup plus long que notre héros lui-même. Nous avons assisté, en effet, pendant que Roland dormait l’inerte sommeil des mourants, à ces scènes significatives qui entourèrent son lit de douleur dans le parloir des dames de Bon-Secours. Nous avons vu à son chevet l’émotion de la vieille religieuse qui s’appelait de son nom Rolande de Clare, le trouble et les doutes du vieux duc; nous avons compris que Roland, cette nuit de la mi-carême où il avait dépensé tant d’intelligence et tant de force morale pour fuir, sous les habits de la Davot, échappait, à son insu, non pas au malheur, mais à quelque brillante et facile destinée…
Ainsi faisons-nous, beaucoup d’entre nous, dans le cercle aveugle où tourne notre vie: ainsi prodiguons-nous des efforts ardents, puissants, parfois héroïques pour éviter je ne sais quel fantôme qui, de loin, nous semblait menacer terriblement et qui, si nous lui laissions le temps d’approcher, en déchirant ses voiles, nous montrerait la réalisation de nos plus chers espoirs.
Gondrequin-Militaire nous a raconté à sa façon comment Roland, privé de ses sens et presque mourant, avait été recueilli par l’atelier Cœur d’Acier, revenant de la barrière. À ce point de vue, l’atelier Cœur d’Acier était donc le bienfaiteur de Roland, chose d’autant plus méritoire que cette brave usine, malgré la multiplicité de ses travaux, logeait invariablement le diable dans sa caisse.
Chez Cœur d’Acier, Roland ne fut peut-être pas soigné selon toutes les règles, comme au couvent, de Bon-Secours, mais chacun fit de son mieux, y compris le vétérinaire, ami de la maison, et la riche nature du blessé triompha.
C’étaient de bonnes gens, car ils interrogèrent Roland qui ne voulut point leur répondre, et, nonobstant cela, ils le gardèrent.
Roland restait frappé de cette idée fixe qui l’avait tenu pendant toute sa maladie et qui survécut même à sa complète guérison: l’honneur d’être appelé en justice et de se voir publiquement le héros d’un drame de cour d’assises. Les événements du boulevard Montparnasse lui apparurent longtemps comme un mauvais rêve, et, par le fait, il n’en eut jamais la représentation nette dans son souvenir.
Au contraire, les choses qui s’étaient passées dans le parloir de Bon-Secours lui revenaient souvent comme les reflets d’une vision lointaine mais lucide. Il voyait parfaitement la Davot; il voyait aussi cette religieuse, qui semblait avoir dépassé les limites de l’âge, ce vieillard à l’aspect haut et fier, cette petite fille déjà si belle… Ces trois dernières personnes lui apparaissaient liées entre elles, étroitement et liées encore par je ne sais quel fil invisible à des souvenirs plus anciens qui planaient comme des nuages au-dessus de sa petite enfance…
Gondrequin-Militaire avait dit l’exacte vérité. Il n’était pas au pouvoir de Roland de se rendre matériellement utile dans l’atelier Cœur d’Acier. Tout imbu encore des leçons du plus grand maître de ce siècle, leçons prises à l’époque la plus hardie, la plus radieuse de sa carrière, Roland ne pouvait que gâter les toiles destinées à MM. les artistes en foire. Il essaya consciencieusement, car il voulait gagner sa vie, mais il ne réussit point. De guerre lasse, il choisit un coin du vaste hangar, prit une toile de deux pieds carrés, de vrais pinceaux, de vraies couleurs, et commença un tableau de chevalet, représentant justement une des mille scènes, plaisantes jusqu’au burlesque, qui se passaient là chaque jour sous ses yeux.
Il se trouva que Roland était un peintre et que M. Baruque, dit Rudaupoil, avait le génie du placement. N’oublions pas que cela fait deux génies pour le seul M. Baruque, puisque nous avons déjà constaté chez lui cette faculté d’observation qui crée les grands diplomates et les détectifs aigus. M. Baruque vendit le premier tableau de Roland quarante-cinq francs, et déclara la patrie sauvée.
M. Baruque avait bien deviné. Un an après, Roland faisait restaurer le pavillon Bertaut qui tombait en ruine et y installait son modeste atelier. Les rôles étaient changés déjà. L’atelier Cœur d’Acier, gouverné par les époux Lampion, rois fainéants, languissait et menaçait faillite. Il fut donné à Roland de payer sa dette avec usure.
Si bien que, lors du décès des époux Lampion qui moururent à quelques semaines l’un de l’autre, une députation composée de Gondrequin-Militaire, de M. Baruque, de quatre caporaux et de Cascadin, nommée par le peuple, vint offrir à Roland le sceptre et la couronne.
Le sceptre n’était pas d’or, la couronne avait bien quelques épines, Roland savait tout cela; néanmoins il accepta sans se faire prier et devint «M. Cœur» pour protéger cette association de pauvres vieux enfants, incapables de se gouverner eux-mêmes. Cela lui donna le droit de payer le loyer et de faire des billets pour le flot de mauvaises couleurs qui sans cesse inondait l’atelier.
On le respectait, on lui obéissait tant bien que mal, on l’aimait surtout, non seulement parce qu’il était le salut de la république, mais encore parce que la république se regardait toujours comme sa mère. Rien n’attache comme le rôle de bienfaiteur, et, en définitive, pour avoir payé cent fois sa dette, Roland n’en était pas moins l’obligé de l’atelier Cœur d’Acier, dans le principe.
Non point, certes, par cet esprit de misanthropie qui cherche à toute bonne action un motif égoïste! mais pour aller au fond des choses et dessiner la situation avec une entière vérité, nous dirons que Roland avait ses raisons pour conserver cette posture sociale, bizarre au premier chef, ridicule, gênante pour son présent, compromettante pour son avenir.
Avec les années, Roland s’était accoutumé à sa solitude. Il vivait ici dans une sorte d’oasis, entourée par le désert et où ses plus proches voisins étaient des sauvages. Cela lui plaisait. Avec les années, il n’avait rien perdu de cette terreur que lui inspirait l’idée même de la lumière, faite tout à coup sur certaine époque de sa vie. Sa mère était morte de cela, il le pensait du moins, et il se fût caché sous terre pour fuir l’écho réveillé de ce drame nocturne qui avait eu pour lieu de scène le boulevard Montparnasse.
Bien des gens positifs pourront blâmer cette puérile épouvante. Roland était tout le contraire d’un homme positif. Son regard ne se portait jamais qu’avec une répugnance maladive vers cette nuit du mardi gras qui avait fait de sa vie deux tronçons dont l’un ne pouvait plus se renouer à l’autre.
Avec sa mère, du reste, son passé était mort. Il n’avait eu aucune relation à rompre, il ne regrettait aucun parent, aucun ami, à qui sa disparition eût pu causer l’ombre d’un chagrin.
Il n’avait aimé qu’une femme, et le souvenir de cette femme amenait le rouge de la honte à son front.
Dans cet état de lassitude morale, dépourvue de tout espoir et même de tout désir, où il végétait déjà depuis des années, que lui fallait-il? Un refuge. Le hasard lui avait fourni ce refuge, il le gardait. Vis-à-vis de ces questions que la société a le droit de poser à tout homme, si paisible et si retiré qu’il soit, l’atelier Cœur d’Acier lui fournissait une réponse. La société, en effet, dans de certaines sphères, est bien obligée de ne pas pousser trop loin les investigations, à moins de motifs actuels et graves; sans cela il faudrait démolir une moitié de Paris. Roland touchait précisément à ces contrées crépusculaires, et quoiqu’il n’eût jamais trempé dans la bohème le dessous même de la semelle de ses bottes, il bénéficiait du voisinage de la bohème. Il était «M. Cœur»; sous son règne, la turbulente association se tenait tranquille; ceux qui sont chargés de regarder au fond de ces halliers parisiens n’avaient garde de souffler mot.