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Les 40 signes de la pluie

Электронная книга - «Les 40 signes de la pluie». Краткое содержание книги:

À Washington, Anna et Charlie Quibler oeuvrent aux applications des découvertes scientifiques visant à améliorer la vie sur terre. L’enjeu est de taille : alerter le monde sur les dangers du réchauffement climatique global et convaincre une administration réticente de prendre les mesures qui s’imposent.
L’urgence devient criante lorsque des pluies torrentielles s’abattent sur la ville, bientôt engloutie sous les eaux. Pour l’humanité, l’adoption des lois préparées par Charlie est désormais une question de vie ou de mort…
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Un excès de raison ne ferait pas l’affaire.

Mais les gènes étaient très raisonnables. Ils suivaient leurs directives, ils se reproduisaient. Ils étaient un vivant algorithme, des créatures issues des quatre éléments. Des enfilades de nombres binaires, des codes d’une longueur stupéfiante, qui décrivaient des corps. Il y avait bien une sorte de raison derrière ça. Une espèce de monomanie, même – un excès de raison, comme dans le koan. Alors peut-être qu’ils étaient tous fous, pas seulement individuellement et socialement, mais sur le plan génomique aussi. Des obsessionnels-compulsifs moléculaires. Et en remontant à partir de là, dans des empilements d’insanités émergentes. Il fallait qu’il y ait là-dedans une autre qualité non rationnelle, une propriété émergente, tardive, comme l’altruisme, la compassion, ou l’amour – en tout cas pas un code –, sinon, tout ça n’aurait servi à rien.

Il se sentait mal. Ce n’était peut-être que la chaleur et l’humidité, la rapidité de sa marche, un truc qu’il avait mangé, un microbe qu’il avait attrapé ou un insecte qui l’avait piqué. Ça ressemblait à tout ça, même s’il soupçonnait que ça venait plutôt de sa tête, une sorte de contamination par une idée, une fièvre morale. Il fallait qu’il parle à quelqu’un.

Mais une personne en qui il avait confiance. Or la liste était courte. Très, très courte, même. En y réfléchissant, qui y avait-il au juste sur cette liste ?

Anna. Anna Quibler, sa collègue. La savante passionnée. Un roc, en fait. Un rocher dans la tempête. Après tout, si on pouvait se fier à quelqu’un, c’était bien à une scientifique. Prête à adopter une attitude scientifique, la meilleure, à l’égard de la réalité tout entière. Peut-être que c’était ce que le vieux lama voulait dire. Si trop de raison était une forme de folie, alors, peut-être que ce qu’il fallait, c’était une raison passionnée. Une chercheuse passionnée, une scientifique compatissante, l’analyse seule pouvait-elle démêler le comment du pourquoi là-dedans ? Ça pouvait être une religion, une sorte d’humanisme, ou de biocentrisme, de biophilie, de cosmophilie. Ou tout simplement de bouddhisme. S’il avait bien compris le vieil homme.

Tout à coup, il se rappela qu’Anna et Charlie donnaient une soirée, et qu’Anna l’avait invité. Pour fêter la conférence de ce jour-là, assez ironiquement. Les Khembalais y seraient.

Il se remit en marche, suant à grosses gouttes, cherchant les plaques de rue, essayant de se repérer. Ah. Washington Boulevard. Il pouvait continuer jusqu’à la station de métro de Clarendon. Ce qu’il fit. Il prit l’escalator qui plongeait dans les entrailles de la terre. Une étrangeté pour un hominidé – une expérience religieuse. Suivre le shaman dans la caverne. Nous n’avons jamais renoncé à ça.

Il resta assis, enfermé dans sa bulle, dans un wagon de métro jusqu’à la correspondance, à Metro Center. L’endroit lui parut plus bizarre que jamais, un centre commercial en enfer. Une rame de la ligne Rouge qui allait à Shady Grove entra dans la station et il monta dedans, avec la meute. Il était tard, il avait marché longtemps, au hasard. C’était bientôt la fin de l’heure de pointe.

Tous ces gens qui travaillaient dans des bureaux, à en juger par leur tenue vestimentaire, rentraient chez eux, dans les quartiers résidentiels du Nord-Ouest, Chevy Chase, Bethesda, Rockville et Gaithersburg. À chaque station, la rame se vidait, si bien qu’il put enfin s’asseoir, sur un siège d’un orange atroce, et il commença à se sentir un peu mieux. La fraîcheur, l’orange et le rose maniérés mais apaisants, les visages des gens, tout cela contribuait à le calmer. Même le conducteur de la rame y contribuait, en s’arrêtant dans chaque station avec une douceur inaccoutumée, une délicatesse de virtuose. Et les stations défilaient, comme dans un concerto, grottes de béton toutes identiques, au nom près.

En face de lui était assise une femme en jupe noire et chemisier blanc, qui rentrait chez elle après le travail. Des cheveux courts, bouclés, des lunettes, presque pas maquillée. Une bretelle de soutien-gorge était visible sur l’une de ses clavicules. Un visage intelligent, à l’air amical, pas beau mais séduisant. Elle avait les jambes croisées, et un de ses pieds, dans sa chaussure de jogging, pointait dans l’allée. Sa jupe était remontée sur sa cuisse, légèrement renflée par sa position et par la fermeté des muscles. Pas de bas, une peau lisse, quelques taches de rousseur. L’air costaud.

Elle se leva et descendit à Bethesda, comme Frank, qui la suivit sur le quai. C’était intéressant de voir comment les robes et les jupes, toutes différentes, encadraient ou ornaient les corps. La hauteur des fesses, la largeur des hanches, la longueur et le galbe des jambes, du dos et des épaules, leurs proportions respectives, leurs mouvements : les variations et leurs combinaisons étaient infinies, de sorte qu’il n’y avait pas deux femmes qui se ressemblaient, pour Frank. Et il n’arrêtait pas de les regarder.

Celle-ci était rapide, efficace. Elle avait les jambes un peu plus longues que la moyenne, et cette différence attirait le regard. Elle donnait l’impression d’avoir des talons hauts alors que ce n’était pas le cas. C’était séduisant ; vraiment, les femmes portaient des talons hauts pour lui ressembler. Encore un préjugé hérité de la savane, aucun doute – la faculté de distancer à la course les prédateurs en tant qu’atout potentiel pour la reproduction. Enfin… elle avait fière allure. C’était comme une sorte de baume, après ce qu’il avait vécu. Retour aux fondamentaux.

Frank resta debout derrière elle dans le premier escalator qui remontait des quais vers les tourniquets de sortie, profitant d’un point de vue qui exagérait la longueur de ses jambes et le galbe de ses fesses. Il était littéralement scotché. Il la suivrait, comme d’habitude, jusqu’à ce que leurs routes se séparent, rien que pour prolonger le plaisir de la voir marcher. Il faisait tout le temps ça, c’était l’une des manies qu’on attrapait quand on vivait dans une ville peuplée d’aussi jolies femmes.

Les tourniquets, donc, puis le tunnel menant vers le grand escalator qui montait, et la sortie. Là, surprise ! Elle prit à gauche, vers les ascenseurs.

Il la suivit sans réfléchir ; il ne prenait jamais les ascenseurs du métro. Trop lents. Et pourtant il était là, debout derrière elle, attendant le prochain, trouvant ça bizarre, mais qu’y faire, maintenant qu’il était là, à part lever les yeux vers l’affichage lumineux, au-dessus de la porte de la cabine. À part, bien sûr, partir, purement et simplement.

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