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Au Bonheur Des Dames

Электронная книга - «Au Bonheur Des Dames». Краткое содержание книги:

Les Rougon-Macquart: histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire. XI (1883)
Denise arrive à Paris avec ses deux frères, Jean et Pépé. Un grand magasin Au bonheur des dames s'installe en face de la boutique de leur oncle. L'état empirant des affaires de l'oncle contraint Denise à travailler au bonheur des dames. Ses collègues de travail et les clientes ne sont pas tendres envers la pauvre provinciale…
Un compte rendu fascinant du phénomène des grands magasins et des terribles conditions de travail de l'époque…
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Enfin, sans le regarder, Colomban répondit:

– Il n'y a rien à dire… Vous êtes le maître, vous avez plus de sagesse que nous tous. Puisque vous l'exigez, nous attendrons, nous tâcherons d'être raisonnables.

C'était fini, Baudu espérait encore qu'il allait se jeter dans ses bras, en criant: «Père, reposez-vous, nous nous battrons à notre tour, donnez-nous la boutique telle qu'elle est, pour que nous fassions le miracle de la sauver!» Puis, il le regarda, et il fut pris de honte, il s'accusa sourdement d'avoir voulu duper ses enfants. La vieille honnêteté maniaque du boutiquier se réveillait en lui; c'était ce garçon prudent qui avait raison, car il n'y a pas de sentiment dans le commerce, il n'y a que des chiffres.

– Embrasse-moi, mon garçon, dit-il pour conclure. C'est décidé, nous ne reparlerons du mariage que dans un an. Avant tout, il faut songer au sérieux.

Le soir, dans leur chambre, quand Mme Baudu questionna son mari sur le résultat de l'entretien, celui-ci avait retrouvé son obstination à combattre en personne, jusqu'au bout. Il fit un grand éloge de Colomban: un garçon solide, ferme dans ses idées, élevé d'ailleurs selon les bons principes, incapable par exemple de rire avec les clientes, ainsi que les godelureaux du Bonheur. Non, c'était honnête, c'était de la famille, ça ne jouait pas sur la vente comme sur une valeur de Bourse.

– Alors, à quand le mariage? demanda Mme Baudu.

– Plus tard, répondit-il, lorsque je serai en mesure de tenir mes promesses.

Elle n'eut pas un geste, elle dit seulement:

– Notre fille en mourra.

Baudu se retint, soulevé de colère. C'était lui, qui en mourrait, si on le bouleversait ainsi continuellement! Était-ce sa faute? Il aimait sa fille, il parlait de donner son sang pour elle; mais il ne pouvait cependant pas faire que la. maison marchât quand elle ne voulait plus marcher. Geneviève devait avoir un peu de raison et patienter jusqu'à un meilleur inventaire. Que diable! Colomban restait là, personne ne le lui volerait!

– C'est incroyable! répétait-il, une fille si bien élevée!

Mme Baudu n'ajouta rien. Sans doute elle avait deviné les tortures jalouses de Geneviève; mais elle n'osa les confier à son mari. Une singulière pudeur de femme l'avait toujours empêchée d'aborder avec lui certains sujets de tendresse délicate. Quand il la vit muette, il tourna sa colère contre les gens d'en face, il tendait les poings dans le vide, du côté du chantier, où l'on posait, cette nuit-là, des charpentes de fer, à grands coups de marteau.

Denise allait rentrer au Bonheur des Dames. Elle avait compris que les Robineau, forcés de restreindre leur personnel, ne savaient comment la congédier. Pour tenir encore, il leur fallait tout faire par eux-mêmes; Gaujean, obstiné dans sa rancune, allongeait les crédits, promettait même de leur trouver des fonds; mais la peur les prenait, ils voulaient tenter de l'économie et de l'ordre. Pendant quinze jours, Denise les sentit gênés avec elle; et elle dut parler la première, dire qu'elle avait une place autre part. Ce fut un soulagement, Mme Robineau l'embrassa, très émue, en jurant qu'elle la regretterait toujours. Puis, lorsque, sur une question, la jeune fille répondit qu'elle retournait chez Mouret, Robineau devint pâle.

– Vous avez raison! cria-t-il violemment.

Il était moins facile d'annoncer la nouvelle au vieux Bourras. Pourtant, Denise devait lui donner congé, et elle tremblait, car elle lui gardait une vive reconnaissance. Bourras, justement, ne décolérait plus, en plein dans le vacarme du chantier voisin. Les voitures de matériaux barraient sa boutique; les pioches tapaient dans ses murs; tout, chez lui, les parapluies et les cannes, dansait au bruit des marteaux. Il semblait que la masure, s'entêtant au milieu de ces démolitions, allait se fendre. Mais le pis était que l'architecte, pour relier les rayons existants du magasin, avec les rayons qu'on installait dans l'ancien Hôtel Duvillard, avait imaginé de creuser un passage, sous la petite maison qui les séparait. Cette maison appartenant à la société Mouret et Cie, et le bail portant que le locataire devrait supporter les travaux de réparation, des ouvriers se présentèrent un matin. Du coup, Bourras faillit avoir une attaque. N'était-ce pas assez de l'étrangler de tous les côtés, à gauche, à droite, derrière? il fallait encore qu'on le prît par les pieds, qu'on mangeât la terre sous lui! Et il avait chassé les maçons, il plaiderait. Des travaux de réparation, soit! mais c'étaient là des travaux d'embellissement. Le quartier pensait qu'il gagnerait, sans pourtant jurer de rien. En tout cas, le procès menaçait d'être long, on se passionnait pour ce duel interminable.

Le jour où Denise résolut enfin de lui donner congé, Bourras revenait précisément de chez son avocat.

– Croyez-vous! cria-t-il, ils disent maintenant que la maison n'est pas solide, ils prétendent établir qu'il faut en reprendre les fondations… Parbleu! ils sont las de la secouer, avec leurs sacrées machines. Ce n'est pas étonnant, si elle se casse!

Puis, quand la jeune fille lui eut annoncé qu'elle partait, qu'elle rentrait au Bonheur avec mille francs d'appointements, il fut si saisi, qu'il leva seulement vers le ciel ses vieilles mains tremblantes. L'émotion l'avait fait tomber sur une chaise.

– Vous! vous! balbutia-t-il. Enfin, il n'y a que moi, il ne reste plus que moi!

Au bout d'un silence, il demanda:

– Et le petit?

– Il retournera chez Mme Gras, répondit Denise. Elle l'aimait beaucoup.

De nouveau, ils se turent. Elle l'aurait préféré furieux, jurant, tapant du poing; ce vieillard suffoqué, écrasé, la navrait. Mais il se remettait peu à peu, il recommençait à crier.

– Mille francs, ça ne se refuse pas… Vous irez tous. Partez donc, laissez-moi seul. Oui, seul, entendez-vous! Il y en aura un qui ne pliera jamais la tête… Et dites-leur que je gagnerai mon procès, quand je devrais y manger ma dernière chemise!

Denise ne devait quitter Robineau qu'à la fin du mois. Elle avait revu Mouret, tout se trouvait réglé. Un soir, elle allait remonter chez elle, lorsque Deloche, qui la guettait sous une porte cochère, l'arrêta au passage. Il était bien heureux, il venait d'apprendre la grande nouvelle, tout le magasin en causait, disait-il. Et il lui conta gaiement les commérages des comptoirs.

– Vous savez, ces dames des confections font une figure! Puis, s'interrompant:

– À propos, vous vous souvenez de Clara Prunaire. Eh bien! il paraît que le patron l'aurait… Vous comprenez?

Il était devenu rouge. Elle, toute pâle, s'écria:

– M. Mouret!

– Un drôle de goût, n'est-ce pas? reprit-il. Une femme qui ressemble à un cheval… La petite lingère qu'il avait eue deux fois, l'an passé, était gentille au moins. Enfin, ça le regarde.

Denise, rentrée chez elle, se sentit défaillir. C'était sûrement d'avoir monté trop vite. Accoudée à la fenêtre, elle eut la brusque vision de Valognes, de la rue déserte, au pavé moussu, qu'elle voyait de sa chambre d'enfant; et un besoin la prenait de revivre là-bas, de se réfugier dans l'oubli et la paix de la province. Paris l'irritait, elle haïssait le Bonheur des Dames, elle ne savait plus pourquoi elle avait consenti à y retourner. Certainement, elle y souffrirait encore, elle souffrait déjà d'un malaise inconnu, depuis les histoires de Deloche. Alors, sans motif, une crise de larmes la força de quitter la fenêtre. Elle pleura longtemps, elle retrouva quelque courage à vivre.

Le lendemain, au déjeuner, comme Robineau l'avait envoyée en course et qu'elle passait devant le Vieil Elbeuf, elle poussa la porte, en voyant Colomban seul dans la boutique. Les Baudu déjeunaient, on entendait le bruit des fourchettes, au fond de la petite salle.

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