Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Vers la fin de décembre, il s’alita.
Il mourut dans les premiers jours de janvier et, dans le délire de l’agonie, il attestait son innocence, répétant :
— Une ‘tite ficelle …une ‘tite ficelle … t’nez, la voilà, m’sieu le Maire.
25 novembre 1883
GARÇON, UN BOCK !
À José Maria de Heredia.
Pourquoi suis-je entré, ce soir-là, dans cette brasserie ? Je n’en sais rien. Il faisait froid. Une fine pluie, une poussière d’eau voltigeait, voilait les becs de gaz d’une brume transparente, faisait luire les trottoirs que traversaient les lueurs des devantures, éclairant la boue humide et les pieds sales des passants.
Je n’allais nulle part. Je marchais un peu après dîner. Je passai le Crédit Lyonnais, la rue Vivienne, d’autres rues encore. J’aperçus soudain une grande brasserie à moitié pleine. J’entrai, sans aucune raison. Je n’avais pas soif.
D’un coup d’œil, je cherchai une place où je ne serais point trop serré, et j’allai m’asseoir à côté d’un homme qui me parut vieux et qui fumait une pipe de deux sous, en terre, noire comme du charbon. Six ou huit soucoupes de verre, empilées sur la table devant lui, indiquaient le nombre de bocks qu’il avait absorbés déjà. Je n’examinai pas mon voisin. D’un coup d’œil j’avais reconnu un bockeur, un de ces habitués de brasserie qui arrivent le matin, quand on ouvre, et s’en vont le soir, quand on ferme. Il était sale, chauve du milieu du crâne, tandis que de longs cheveux gras, poivre et sel, tombaient sur le col de sa redingote. Ses habits trop larges semblaient avoir été faits au temps où il avait du ventre. On devinait que le pantalon ne tenait guère et que cet homme ne pouvait faire dix pas sans rajuster et retenir ce vêtement mal attaché. Avait-il un gilet ? La seule pensée des bottines et de ce qu’elles enfermaient me terrifia. Les manchettes effiloquées étaient complètement noires du bord, comme les ongles.
Dès que je fus assis à son côté, ce personnage me dit d’une voix tranquille : « Tu vas bien ? »
Je me tournai vers lui d’une secousse et je le dévisageai. Il reprit : « Tu ne me reconnais pas ?
— Non !
— Des Barrets. »
Je fus stupéfait. C’était le comte Jean des Barrets, mon ancien camarade de collège.
Je lui serrai la main, tellement interdit que je ne trouvai rien à dire.
Enfin, je balbutiai : « Et toi, tu vas bien ? »
il répondit placidement : « Moi, comme je peux. »
Il se tut, je voulus être aimable, je cherchai une phrase : « Et… qu’est-ce que tu fais ? »
Il répliqua avec résignation : « Tu vois. »
Je me sentis rougir. J’insistai : « Mais tous les jours ? »
Il prononça, en soufflant d’épaisses bouffées de fumée : « Tous les jours c’est la même chose. »
Puis, tapant sur le marbre de la table avec un sou qui traînait, il s’écria : « Garçon, deux bocks ! »
Une voix lointaine répéta : « Deux bocks au quatre ! » Une autre voix plus éloignée encore lança un « Voilà ! » suraigu. Puis un homme en tablier blanc apparut, portant les deux bocks dont il répandait, en courant, les gouttes jaunes sur le sol sablé.
Des Barrets vida d’un trait son verre et le reposa sur la table, pendant qu’il aspirait la mousse restée en ses moustaches.
Puis il demanda : « Et quoi de neuf ? »
Je ne savais rien de neuf à lui dire, en vérité. Je balbutiai : « Mais rien, mon vieux. Moi je suis commerçant. »
Il prononça de sa voix toujours égale :
— Et… ça t’amuse ?
— Non, mais que veux-tu ? Il faut bien faire quelque chose !
— Pourquoi ça ?
— Mais… pour s’occuper.
— À quoi ça sert-il ? Moi, je ne fais rien, comme tu vois, jamais rien. Quand on n’a pas le sou, je comprends qu’on travaille. Quand on a de quoi vivre, c’est inutile. À quoi bon travailler ? Le fais-tu pour toi ou pour les autres ? Si tu le fais pour toi, c’est que ça t’amuse, alors très bien ; si tu le fais pour les autres, tu n’es qu’un niais.
Puis, posant sa pipe sur le marbre, il cria de nouveau : « Garçon, un, bock ! » et reprit : « Ça me donne soif, de parler. Je n’en ai pas l’habitude. Oui, moi, je ne fais rien, je me laisse aller, je vieillis. En mourant je ne regretterai rien. Je n’aurai pas d’autre souvenir que cette brasserie. Pas de femme, pas d’enfants, pas de soucis, pas de chagrins, rien. Ça vaut mieux. »
Il vida le bock qu’on lui avait apporté, passa sa langue sur ses lèvres et reprit sa pipe.
Je le considérais avec stupeur. Je lui demandai :
« Mais tu n’as pas toujours été ainsi ?
— Pardon, toujours, dès le collège.
— Ce n’est pas une vie, ça mon bon. C’est horrible. Voyons, tu fais bien quelque chose, tu aimes quelque chose, tu as des amis.
— Non. Je me lève à midi. Je viens ici, je déjeune, je bois des bocks, j’attends la nuit, je dîne, je bois des bocks ; puis, vers une heure et demie du matin, je retourne me coucher, parce qu’on ferme. C’est ce qui m’embête le plus. Depuis dix ans, j’ai bien passé six années sur cette banquette, dans mon coin ; et le reste dans mon lit, jamais ailleurs. Je cause quelquefois avec des habitués.
— Mais, en arrivant à Paris, qu’est-ce que tu as fait tout d’abord ?
— J’ai fait mon droit… au café de Médicis.
— Mais après ?
— Après…j’ai passé l’eau et je suis venu ici.
— Pourquoi as-tu pris cette peine ?
— Que veux-tu, on ne peut pas rester toute sa vie au Quartier latin. Les étudiants font trop de bruit. Maintenant je ne bougerai plus. Garçon, un bock ! »
Je croyais qu’il se moquait de moi. J’insistai.
— Voyons, sois franc. Tu as eu quelque gros chagrin ? Un désespoir d’amour, sans doute ? Certes, tu es un homme que le malheur a frappé. Quel âge as-tu ?
— J’ai trente-trois ans. Mais j’en parais au moins quarante-cinq.
Je le regardai bien en face. Sa figure ridée, mal soignée, semblait presque celle d’un vieillard. Sur le sommet du crâne, quelques longs cheveux voltigeaient au-dessus de la peau d’une propreté douteuse. Il avait des sourcils énormes, une forte moustache et une barbe épaisse. J’eus brusquement, je ne sais pourquoi, la vision d’une cuvette pleine d’eau noirâtre, l’eau où aurait été lavé tout ce poil.
Je lui dis : « En effet, tu as l’air plus vieux que ton âge. Certainement tu as eu des chagrins. »
Il répliqua : « je t’assure que non. Je suis vieux parce que je ne prends jamais l’air. Il n’y a rien qui détériore les gens comme la vie de café. »
Je ne le pouvais croire : « Tu as bien aussi fait la noce ? On n’est pas chauve comme tu l’es sans avoir beaucoup aimé. »
Il secoua tranquillement le front, semant sur son dos les petites choses blanches qui tombaient de ses derniers cheveux : « Non, j’ai toujours été sage. » Et levant les yeux vers le lustre qui nous chauffait la tête : « Si je suis chauve, c’est la faute du gaz. Il est l’ennemi du cheveu. — Garçon, un bock ! — Tu n’as pas soif ?
— Non, merci. Mais vraiment tu m’intéresses. Depuis quand as-tu un pareil découragement ? Ça n’est pas normal, ça n’est pas naturel. Il y a quelque chose là-dessous.
— Oui, ça date de mon enfance. J’ai reçu un coup, quand j’étais petit, et cela m’a tourné au noir pour jusqu’à la fin.
— Quoi donc ?
— Tu veux le savoir ? écoute. Tu te rappelles bien le château où je fus élevé, puisque tu y es venu cinq ou six fois pendant les vacances ? Tu te rappelles ce grand bâtiment gris, au milieu d’un grand parc, et les longues avenues de chênes, ouvertes vers les quatre points cardinaux ! Tu te rappelles mon père et ma mère, tous les deux cérémonieux, solennels et sévères.