La nuit des longs couteaux
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux». Краткое содержание книги:
Cette purge permit au chancelier Adolf Hitler de briser définitivement toute velléité d'indépendance de la SA, débarrassant ainsi le mouvement nazi de son aile populiste qui souhaitait que la révolution politique soit suivie par une révolution sociale. De ce fait, elle rassura la Reichswehr, les milieux conservateurs traditionnels, les grands financiers et industriels, principalement issus de la bourgeoisie prussienne et hostiles à des réformes sociales de grande ampleur, tout en créant un climat de terreur vis-à-vis de tous les opposants au régime.
Dehors, dans la cour, le soleil de cette magnifique journée d'été oblige après la demi-obscurité du cabinet de travail de Gœring à fermer les yeux pour s'habituer de nouveau à la lumière. Papen et Tschirschky traversent la cour bruyante : des policiers attendent les ordres, des voitures partent. Le service de protection paraît encore renforcé. Quand les deux hommes se présentent à la grille pour quitter le ministère, un officier S.S. et deux sentinelles leur barrent le passage. Ils ont le visage fermé et dur de ceux qui ont reçu des ordres qu'ils ne discuteront jamais.
— Personne n'a le droit de sortir, dit sèchement l'officier de l'Ordre noir.
Il fait face à Tschirschky. Les mains derrière le dos, ses deux hommes placés à un pas de part et d'autre, il représente la force brutale. Tschirschky n'a pas l'habitude de se laisser intimider :
— Qu'est-ce qui se passe ? Monsieur von Papen a sans doute le droit de sortir d'ici ?
Le ton est cassant, méprisant. L'officier ne bouge pas, imperturbable.
— Il est interdit à qui que ce soit de sortir d'ici, répète-t-il.
Les lèvres du jeune officier S.S. ont à peine remué. Les yeux sont immobiles et ce visage coupé par le rebord du casque, cerné par la jugulaire est anonyme, l'un de ces visages sans réalité qui semblent vidés de toute personnalité, de toute particularité comme s'ils n'exprimaient plus un homme mais une force diffuse incarnée passagèrement dans une forme vivante.
— Avez-vous peur qu'on nous descende ? lance Tschirschky.
Mais la question n'appelle même pas de réponse. Le secrétaire de Papen, nerveusement, s'élance dans le bâtiment. Il croise alors qu'il traverse le hall l'aide de camp de Gœring, Karl Bodenschatz qui s'étonne :
— Comment, vous revenez déjà ?
Autour d'eux, c'est toujours la même atmosphère de tension, de violence. Les ordres, les claquements des talons, les sonneries du central téléphonique, tout cela crée un climat presque insupportable.
— Ils ne nous laissent pas sortir, dit simplement Tschirschky.
Dans la cour, sous le soleil, Papen attend et l'officier S.S. lui fait toujours face dans son immobilité de statue. Le vice-chancelier a un sourire amer et méprisant Bodenschatz se met à crier, il ordonne d'ouvrir la grille.
— Nous verrons bien qui commande ici, hurle-t-il, le Premier ministre ou les S.S.
Finalement après qu'un S.S. est allé chercher des ordres, la lourde grille est poussée par les S.S. et Papen et Tschirschky se retrouvent dans la rue.
N'était la présence de quelques groupes de policiers, la journée paraîtrait se poursuivre paisiblement. Wilhelmplatz, le vendeur de cigares s'est assis à l'ombre de son étalage. Ses boîtes ouvertes sont bien rangées sous les auvents de la carriole. Il n'y a pas encore de clients. Il lit le journal qui décrit longuement la visite de Hitler dans les camps de travail de Westphalie.
AU MINISTERE DE L'INTERIEUR
Il est un peu plus de 9 heures. Des fenêtres du ministère de l'Intérieur du Reich, on aperçoit les feuilles des tilleuls et des marronniers d'Unter den Linden légèrement froissées par la brise qui glisse le long de l'avenue depuis la porte de Brandebourg vers la Spree. Gisevius, fonctionnaire du ministère, regarde la magnifique avenue.
Il est arrivé très tôt ce matin au ministère. Il sait lui aussi, que la police, hier soir, n'a pas été déconsignée et son ami Nebe l'a averti de cette mission de surveillance et de protection dont Gœring l'a chargé. Nebe devait lui téléphoner dans la soirée : il ne l'a pas fait. Il se passe donc quelque chose d'anormal. Et comme Tschirschky s'est rendu à la vice-chancellerie, Gisevius a gagné son ministère, Unter den Linden. Maintenant tout en regardant les tilleuls et les marronniers, il écoute son «chef Karl Daluege lui faire part de son indignation : Gœring a alerté par trois fois la police de Prusse sans même l'en avertir, dit Daluege, c'est là une très grave offense. Il est décidé à s'en plaindre à ce dernier ; en qualité d'Alte Kämpfer, il lui dira une bonne fois ce qu'il pense. Comme Gisevius approuve son chef, la sonnerie du téléphone retentit : Daluege est convoqué chez Gœring.
Gisevius se retrouve seul en proie à ses interrogations. Le ministère maintenant a retrouvé son activité. Les plantons sont à leur poste, on entend le crépitement régulier des machines à écrire : le rouage central de la police du Reich semble fonctionner parfaitement et efficacement et pourtant tout se déroule en dehors de lui; Goebbels, Gœring, Himmler, Heydrich, la Gestapo, les S.S., le S.D. ont monté un piège en dehors de tout contrôle des autorités traditionnelles et maintenant que Hitler a donné le signal de l'action, le piège a commencé à broyer ses victimes. Et le ministère tourne à vide, tranquillement.
Karl Daluege rentre bientôt au ministère et Gisevius l'aperçoit, le visage « blanc comme un linge ». Il n'est pas encore 10 heures. C'est le moment où Hitler a quitté le Hauptbanhof de Munich pour se rendre à la Maison Brune. Daluege parle rapidement: un putsch S.A. devait être déclenché cette nuit, « on va, en tout cas, conclut-il, vers une épuration sanglante des S.A. » Et sa voix dit, au-delà des mots prononcés, que lui aussi a peur. Daluege veut mettre le secrétaire d'Etat Grauert au courant des faits qu'il ignore, Grauert aussi a peur parce qu'une machine s'est mise en route qui peut écraser n'importe qui car elle ne respecte aucune loi. Daluege et Grauert décident alors d'avertir le ministre Frick. Gisevius se joint à eux. Il faut sortir, remonter Unter den Linden prise dans la chaleur encore douce d'une matinée d'été radieuse, lumineuse. Marchant rapidement les trois hommes se taisent, sur la Pariserplatz des voitures noires de la Gestapo stationnent, contrôlant ainsi Unter den Linden, la Wilhemstrasse qui part, longue et légèrement oblique, quadrillant tout ce quartier central de Berlin où sont concentrés les ministères. Au-delà de la porte de Brandebourg, commence le Tiergarten, ses massifs, ses allées tranquilles, ses promeneurs ignorants qui regardent passer ces trois messieurs graves le long de la Friedensallee, vers la Königsplatz. En ce samedi matin, les provinciaux, les visiteurs sont nombreux autour de la Siegsaeule, l'immense colonne de la Victoire. Une petite queue s'est formée pour monter à son sommet : où domine tout Berlin de plus de soixante mètres du haut de cette colonne de bronze, de grès et d'or, élevée pour célébrer la victoire de la Prusse et la création de l'Empire. En ce jour d'été alors que tout paraît quotidien, habituel, un autre empire se fonde dans le sang et la violence, un empire pour mille ans, ce IIIeme Reich qui détruit ce même jour ses fondateurs, les S.A.
Le bureau de Frick est situé près de la Kœnigsplatz. Le ministre lui non plus n'a pas été tenu au courant. Gisevius n'est pas admis dans son bureau, mais très vite, Grauert et Frick ressortent pour se rendre chez Goering aux nouvelles. Daluege rejoint Gisevius et tous deux regagnent à pied Unter den Liden. Il est un peu plus de 10 heures.
Il y a quelques minutes que Goebbels a téléphoné depuis la Maison Brune de Munich à la résidence de Gœring. Il a prononcé les trois syllabes c Colibri ».
LE TEMPS DES ASSASSINS
Heydrich, au 8 de la Prinz-Albrecht-Strasse, a aussitôt été averti du signal et immédiatement il le répercute sur ses hommes qui dans les différentes villes et régions du Reich sont dans l'attente, impatients d'agir comme des chiens dressés que l'on retient. Les voici lâchés. Ils ont reçu depuis plusieurs jours leurs enveloppes cachetées et ce matin, enfin, ils brisent les sceaux marqués de l'aigle et de la croix gammée, ils relisent les noms de leurs anciens camarades avec qui ils ont livré bataille et qu'ils sont chargés d'arrêter ou de liquider. Ils découvrent le nom de telle ou telle personnalité, aujourd'hui encore respectée, couverte de titres ou d'honneurs et qu'ils doivent conduire dans un camp de concentration ou faire disparaître dans un bois ou une région marécageuse. Ils partent en chasse, ils lancent leurs équipes de tueurs qui vont par deux ou trois, implacables et anonymes, frappant aux portes comme des représentants modestes mais tirant à bout portant, sans explication ni regret. Et ils sont bien les représentants du nouveau Reich, ces S.S., ces hommes du S.D., efficaces et sans remords.