Les Misérables Tome I – Fantine
- Автор: Hugo Victor
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Misérables Tome I – Fantine». Краткое содержание книги:
Jean Valjean, un ancien forçat condamné en 1796, trouve asile, après avoir été libéré du bagne et avoir longtemps erré, chez Mgr Myriel, évêque de Digne. Il se laisse tenter par les couverts d'argent du prélat et déguerpit à l'aube. Des gendarmes le capturent, mais l'évêque témoigne en sa faveur et le sauve. Bouleversé, Jean Valjean cède à une dernière tentation en détroussant un petit Savoyard puis devient honnête homme. En 1817 à Paris, Fantine a été séduite par un étudiant puis abandonnée avec sa petite Cosette, qu'elle a confiée à un couple de sordides aubergistes de Montfermeil, les Thénardier. Elle est contrainte de se prostituer…
– En ce cas, vendez-moi une paire de roues.
– Monsieur, toutes les roues ne vont pas à tous les essieux.
– Essayez toujours.
– C'est inutile, monsieur. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. Nous sommes un petit pays ici.
– Auriez-vous un cabriolet à me louer?
Le maître charron, du premier coup d'œil, avait reconnu que le tilbury était une voiture de louage. Il haussa les épaules.
– Vous les arrangez bien, les cabriolets qu'on vous loue! j'en aurais un que je ne vous le louerais pas.
– Eh bien, à me vendre?
– Je n'en ai pas.
– Quoi! pas une carriole? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez.
– Nous sommes un petit pays. J'ai bien là sous la remise, ajouta le charron, une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je vous la louerais bien, qu'est-ce que cela me fait? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vît passer; et puis, c'est une calèche, il faudrait deux chevaux.
– Je prendrai des chevaux de poste.
– Où va monsieur?
– À Arras.
– Et monsieur veut arriver aujourd'hui?
– Mais oui.
– En prenant des chevaux de poste?
– Pourquoi pas?
– Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin?
– Non certes.
– C'est que, voyez-vous bien, il y a une chose à dire, en prenant des chevaux de poste…
– Monsieur a son passeport?
– Oui.
– Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n'arrivera pas à Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont mal servis, les chevaux sont aux champs. C'est la saison des grandes charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l'on prend les chevaux partout, à la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures à chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a beaucoup de côtes à monter.
– Allons, j'irai à cheval. Dételez le cabriolet. On me vendra bien une selle dans le pays.
– Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle?
– C'est vrai, vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas.
– Alors…
– Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer?
– Un cheval pour aller à Arras d'une traite!
– Oui.
– Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Il faudrait l'acheter d'abord, car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre ni à louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le trouveriez pas!
– Comment faire?
– Le mieux, là, en honnête homme, c'est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage à demain.
– Demain il sera trop tard.
– Dame!
– N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras? Quand passe-t-elle?
– La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui monte comme celle qui descend.
– Comment! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue?
– Une journée, et une bonne!
– En mettant deux ouvriers?
– En en mettant dix!
– Si on liait les rayons avec des cordes?
– Les rayons, oui; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais état.
– Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville?
– Non.
– Y a-t-il un autre charron?
Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en hochant la tête.
– Non.
Il sentit une immense joie.
Il était évident que la providence s'en mêlait. C'était elle qui avait brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Il ne s'était pas rendu à cette espèce de première sommation; il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage; il avait loyalement et scrupuleusement épuisé tous les moyens; il n'avait reculé ni devant la saison, ni devant la fatigue, ni devant la dépense; il n'avait rien à se reprocher. S'il n'allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce n'était plus sa faute, c'était, non le fait de sa conscience, mais le fait de la providence.
Il respira. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher.
Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui, et se déclarait.
Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait, et qu'à présent il n'avait qu'à revenir sur ses pas, tranquillement.
Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de l'auberge, elle n'eût point eu de témoins, personne ne l'eût entendue, les choses en fussent restées là, et il est probable que nous n'aurions eu à raconter aucun des événements qu'on va lire; mais cette conversation s'était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu'à être spectateurs. Pendant qu'il questionnait le charron, quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. Après avoir écouté pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne n'avait pris garde, s'était détaché du groupe en courant.
Au moment où le voyageur, après la délibération intérieure que nous venons d'indiquer, prenait la résolution de rebrousser chemin, cet enfant revenait. Il était accompagné d'une vieille femme.
– Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. Cette simple parole, prononcée par une vieille femme que conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui, toute prête à le reprendre.
Il répondit:
– Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet à louer.
Et il se hâta d'ajouter:
– Mais il n'y en a pas dans le pays.
– Si fait, dit la vieille.
– Où ça donc? reprit le charron.
– Chez moi, répliqua la vieille.
Il tressaillit. La main fatale l'avait ressaisi.
La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. Le charron et le garçon d'auberge, désolés que le voyageur leur échappât, intervinrent.
– C'était une affreuse guimbarde, – cela était posé à cru sur l'essieu, – il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l'intérieur avec des lanières de cuir, – il pleuvait dedans, – les roues étaient rouillées et rongées d'humidité, – cela n'irait pas beaucoup plus loin que le tilbury, – une vraie patache! – Ce monsieur aurait bien tort de s'y embarquer, – etc., etc.
Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose, quelle qu'elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras.
Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l'y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin.
Au moment où la carriole s'ébranla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière? Après tout, il faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forçait. Et, certainement, rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien.
Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait: arrêtez! arrêtez! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l'espérance.
C'était le petit garçon de la vieille.
– Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procuré la carriole.
– Eh bien!
– Vous ne m'avez rien donné.
Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse.
– Ah! c'est toi, drôle? dit-il, tu n'auras rien!
Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.
Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux; mais on était au mois de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce n'était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec cela force montées.
Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre heures pour cinq lieues.
À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le cheval à l'écurie. Comme il l'avait promis à Scaufflaire, il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des choses tristes et confuses.