Sous la signature, dans le cachet de cire rouge, Domon reconnut le Soleil Levant du Cairhien et les Cinq Étoiles de la maison Riatin.
— Défenseur du Mur du Dragon, mon œil ! railla le capitaine. Le bonhomme a bien de la chance de pouvoir porter encore ce titre !
Examinant la signature et le sceau, le nez sur le parchemin tenu tout près de la lampe, Domon ne trouva aucune preuve qu’il s’agissait de faux. Au moins en ce qui concernait le cachet, car il n’avait jamais vu l’écriture de Galldrian. Mais, si le texte n’avait pas été signé par le roi, l’imitation devait être de la plus haute qualité. De toute façon, ça ne faisait guère de différence. À Tear, une telle lettre, portée par un Illianien, équivaudrait à une sentence de mort. Idem à Mayene, où l’influence de Tear était prédominante. S’il n’y avait pas de guerre en cours, la libre circulation des individus demeurant la règle, les Illianiens et les Tearanais s’exécraient mutuellement. Alors, en exhibant un document pareil…
Un moment, Domon envisagea de brûler la missive, dangereuse à peu près partout où il pouvait aller, il fallait bien l’admettre. Pour finir, il la rangea dans un tiroir secret de son bureau.
— Mes « possessions », c’est ça ?
Si difficile que ce fût quand on vivait sur un bateau, Domon collectionnait les antiquités. Celles qu’il ne pouvait pas s’acheter, à cause de leur prix ou de leur taille, il les gravait dans sa mémoire, un des plus beaux musées imaginables. Penser aux reliques éparpillées de par le monde l’avait poussé, adolescent, à embrasser la carrière de marin. Lors de son dernier voyage à Maradon, il avait enrichi sa collection de quatre pièces. À partir de là, on lui avait collé aux basques – des Suppôts, pour commencer, puis des Trollocs pendant un temps. Après son départ, avait-il appris, Pont-Blanc avait brûlé, et on murmurait que des Myrddraals et des Trollocs étaient responsables du désastre. À partir de là, Domon avait cessé de croire que son imagination lui jouait des tours. Du coup, quand on lui avait offert une somme faramineuse pour une simple traversée jusqu’au port de Tear – sans explications convaincantes –, un signal d’alarme avait retenti dans son esprit.
Ouvrant son coffre personnel, il en sortit ses acquisitions de Maradon. Pour commencer, un bâton lumineux remontant à l’Âge des Légendes, en tout cas à ce qu’on disait. Quoi qu’il en soit, le secret de fabrication était perdu depuis longtemps. Un objet coûteux et plus rare encore qu’un juge honnête. Pourtant, l’aspect n’avait rien d’extraordinaire. Une simple tige de verre d’un diamètre supérieur à celui du pouce de Domon et long comme son avant-bras. Mais, quand on le serrait dans sa main, le bâton émettait une vive lumière, comme une lanterne.
Un artefact rare et… très fragile. Avec le premier qu’il s’était offert, Domon avait failli mettre le feu au Poudrin.
Le deuxième achat était une statuette en ivoire noirci par le temps qui représentait un escrimeur. Selon le marchand, quand on la touchait assez longtemps, on se réchauffait. Domon n’avait jamais essayé, ni fait tenter l’expérience par un de ses marins, mais l’objet était très vieux, et cette caractéristique lui suffisait.
Le troisième trésor, un crâne de félin, était en fait un fossile. Vu sa taille, on aurait pu penser à un lion, mais qui avait jamais vu un lion avec des crocs – pratiquement des défenses – d’un bon pied de longueur ?
La quatrième relique, un épais disque noir et blanc de la taille d’une main d’homme, attira particulièrement l’attention du capitaine. Selon le marchand qui le lui avait vendu, l’objet remontait à l’Âge des Légendes. L’homme pensait proférer un mensonge plus gros que lui, et Domon ne l’avait pas détrompé, discutant à peine avant de payer, parce qu’il avait identifié l’étrange disque. Rien de moins qu’un antique symbole bicolore des Aes Sedai, nécessairement antérieur à la Dislocation du Monde ! Un trésor plutôt dangereux pour son propriétaire, à vrai dire, mais qu’aucun collectionneur d’antiquités digne de ce nom n’aurait laissé passer.
De plus, la relique était en pierre-cœur. Si effronté qu’il fût, le marchand n’avait pas osé ajouter cette information à ce qu’il prenait pour une longue liste de mensonges. Quelle boutique au bord de l’eau de Maradon aurait pu s’offrir ne serait-ce qu’un fragment de Cuendillar ?
Pourtant, c’était bien ça…
Lisse et très dur au toucher, le disque semblait n’avoir aucun autre intérêt que son âge canonique. Cependant, c’était presque à coup sûr la cause des ennuis de Domon. Des bâtons lumineux, des statuettes d’ivoire et des fossiles, il en avait vu souvent, et dans bien des endroits. Mais un disque en pierre-cœur…
Même en sachant ce que voulaient ses poursuivants – s’il ne se trompait pas –, Domon n’avait toujours aucune idée de leurs motivations, et il ne pouvait plus, désormais, avoir de certitude sur leur identité. Des pièces d’or de Tar Valon et un antique symbole des Aes Sedai… Dans la bouche du capitaine, le goût de la peur était terriblement amer…
Entendant toquer à la porte, Domon posa le disque sur la table et déroula dessus une carte de navigation.
— Entrez !
Yarin apparut de nouveau.
— Capitaine, nous avons dépassé le môle…
Domon en resta bouche bée, puis la colère le submergea. Une fureur dirigée contre lui-même, car il n’aurait jamais dû être distrait au point de ne pas sentir que le Poudrin avait pris le large.
— Cap à l’ouest, Yarin. Je te confie le commandement.
— Ebou Dar, capitaine ?
Non, pas assez loin… Et pas qu’à cinq cents lieues près…
— Nous y ferons escale le temps de reconstituer nos réserves d’eau et d’acheter des cartes. Puis nous continuerons vers l’ouest.