Le journal d’une femme de chambre
- Автор: Mirbeau Octave
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:
Et je pense à Joseph… Où est-il à cette heure? Que fait-il? Songe-t-il seulement à moi? Il est, sans doute, dans le petit café. Il regarde, il discute, il prend des mesures, il se rend compte de l’effet que je produirai au comptoir derrière la glace, parmi l’éblouissement des verres et des bouteilles multicolores. Je voudrais connaître Cherbourg, ses rues, ses places, le port, afin de me représenter Joseph, allant, venant, conquérant la ville comme il m’a conquise. Je me tourne et me retourne dans mon lit, un peu fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de Raillon à Cherbourg… du cadavre de Claire au petit café. Et, après une insomnie pénible, je finis par m’endormir avec l’image rude et sévère de Joseph dans les yeux, l’image immobile de Joseph qui se détache, là-bas, au loin, sur un fond noir, clapoteux, que traversent des mâtures blanches et des vergues rouges.
Aujourd’hui, dimanche, je suis allée, l’après-midi, dans la chambre de Joseph. Les deux chiens me suivent, empressés; ils ont l’air de me demander où est Joseph… Un petit lit de fer, une grande armoire, une sorte de commode basse, une table, deux chaises, tout cela en bois blanc; un porte-manteau qu’un rideau de lustrine verte, courant sur une tringle, préserve de la poussière, tel en est le mobilier. Si la chambre n’est pas luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté extrêmes. Elle a quelque chose de la rigidité, de l’austérité d’une cellule de moine dans un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre les portraits de Déroulède et du général Mercier, des images saintes, non encadrées, des Vierges… une Adoration des Mages, un massacre des Innocents… une vue du Paradis… Au-dessus du lit, un grand crucifix de bois noir, servant de bénitier, et que barre un rameau de buis bénit…
Ça n’est pas très délicat, sans doute… je n’ai pu résister au désir violent de fouiller partout, dans l’espoir, vague d’ailleurs, de découvrir une partie des secrets de Joseph. Rien n’est mystérieux, dans cette chambre, rien ne s’y cache. C’est la chambre nue d’un homme qui n’a pas de secrets, dont la vie est pure, exempte de complications et d’événements… Les clés sont sur les meubles et sur les placards; pas un tiroir n’est fermé. Sur la table, des paquets de graines et un livre: Le Bon Jardinier… sur la cheminée, un paroissien dont les pages sont jaunies, et un petit carnet où sont copiées différentes recettes pour préparer l’encaustique, la bouillie bordelaise, et des dosages de nicotine, de sulfate de fer… Pas une lettre nulle part; pas même un livre de comptes. Nulle part, la moindre trace d’une correspondance d’affaires, de politique, de famille ou d’amour… Dans la commode, à côté de chaussures hors d’usage et de vieux becs d’arrosage, des tas de brochures, de nombreux numéros de La Libre Parole. Sous le lit, des pièges à loirs et à rats… J’ai tout palpé, tout retourné, tout vidé, habits, matelas, linge et tiroirs. Il n’y a rien d’autre!… Dans l’armoire, rien n’est changé… elle est telle que je la laissai lorsque, voici huit jours, je la rangeai, en présence de Joseph… Est-il possible que Joseph n’ait rien?… Est-il possible qu’il lui manque, à ce point, ces mille petites choses intimes et familières, par où un homme révèle ses goûts, ses passions, ses pensées… un peu de ce qui domine sa vie?… Ah! si pourtant… Du fond du tiroir de la table je retire une boîte à cigares, enveloppée de papier, ficelée par un quadruple tour de cordes fortement nouées… À grand’peine, je dénoue les cordes, j’ouvre la boîte et je vois sur un lit d’ouate cinq médailles bénites, un petit crucifix d’argent, un chapelet à grains rouges… Toujours la religion!…
Ma perquisition finie, je sors de la chambre, avec l’irritation nerveuse de n’avoir rien trouvé de ce que je cherchais, rien appris de ce que je voulais connaître. Décidément, Joseph communique à tout ce qu’il touche son impénétrabilité… Les objets qu’il possède sont muets, comme sa bouche, intraversables comme ses yeux et comme son front… Le reste de la journée, j’ai eu devant moi, réellement devant moi, la figure de Joseph, énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et il m’a semblé que je l’entendais me dire:
– Tu es bien avancée, petite maladroite, d’avoir été si curieuse… Ah!… tu peux regarder encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans mes malles et dans mon âme… tu ne sauras jamais rien!…
Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux plus penser à Joseph… J’ai trop mal à la tête, et je crois que j’en deviendrais folle… Retournons à mes souvenirs…
À peine sortie de chez les bonnes sœurs de Neuilly, je retombai dans l’enfer des bureaux de placement. Je m’étais pourtant bien promis de n’avoir plus jamais recours à eux… Mais, le moyen, quand on est sur le pavé, sans seulement de quoi s’acheter un morceau de pain?… Les amies, les anciens camarades? Ah ouitch!… Ils ne vous répondent même pas… Les annonces dans les journaux?… Ce sont des frais très lourds, des correspondances qui n’en finissent pas… des dérangements pour le roi de Prusse… Et puis, c’est aussi bien chanceux… En tout cas, il faut avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé avaient vite fondu dans mes mains… La prostitution?… La promenade sur les trottoirs?… Ramener des hommes, souvent plus gueux que soi?… Ah! ma foi, non… Pour le plaisir, tant qu’on voudra… Pour l’argent? Je ne peux pas… je ne sais pas… je suis toujours roulée… Je fus même obligée de mettre au clou quelques petits bijoux qui me restaient, afin de payer mon logement et ma nourriture… Fatalement, la mistoufle vous ramène aux agences d’usure et d’exploitation humaine.
Ah! les bureaux de placement, en voilà un sale truc… D’abord, il faut donner dix sous pour se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des mauvaises places… Dans ces affreuses baraques, ce ne sont pas les mauvaises places qui manquent, et, vrai! l’on n’y a que l’embarras du choix entre des vaches borgnes et des vaches aveugles… Aujourd’hui, des femmes de rien, des petites épicières de quat’sous… se mêlent d’avoir des domestiques, et de jouer à la comtesse… Quelle pitié! Si, après des discussions, des enquêtes humiliantes et de plus humiliants marchandages, vous parvenez à vous arranger avec une de ces bourgeoises rapaces, vous devez à la placeuse trois pour cent sur toute une année de gages… Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix jours dans la place qu’elle vous a procurée. Cela ne la regarde pas… son compte est bon, et la commission entière exigée. Ah! elles connaissent le truc; elles savent où elles vous envoient et que vous leur reviendrez bientôt… Ainsi, moi, j’ai fait sept places, en quatre mois et demi… Une série à la noire… des maisons impossibles, pires que des bagnes. Eh bien, j’ai dû payer au bureau trois pour cent, sur sept années, c’est-à-dire, en comprenant les dix sous renouvelés de l’inscription, plus de quatre-vingt-dix francs… Et il n’y avait rien de fait, et tout était à recommencer!… Est-ce juste, cela?… N’est-ce pas un abominable vol?…
Le vol?… De quelque côté que l’on se retourne, on n’aperçoit partout que du vol… Naturellement, ce sont toujours ceux qui n’ont rien qui sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout… Mais comment faire? On rage, on se révolte, et, finalement, on se dit que mieux vaut encore être volée que de crever, comme des chiens, dans la rue… Le monde est joliment mal fichu, voilà qui est sûr… Quel dommage que le général Boulanger n’ait pas réussi, autrefois!… Au moins, celui-là, paraît qu’il aimait les domestiques…
Le bureau, où j’avais eu la bêtise de m’inscrire, est situé, rue du Colisée, dans le fond d’une cour, au troisième étage d’une maison noire et très vieille, presque une maison d’ouvriers. Dès l’entrée, l’escalier étroit et raide, avec ses marches malpropres qui collent aux semelles et sa rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle un air empesté au visage, une odeur de plombs et de cabinets, et vous met, dans le cœur, un découragement… Je ne veux pas faire la sucrée, mais rien que de voir cet escalier, cela m’affadit l’estomac, me coupe les jambes, et je suis prise d’un désir fou de me sauver… L’espoir qui, le long du chemin, vous chante dans la tête, se tait aussitôt, étouffé par cette atmosphère épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces murs suintants qu’on dirait hantés de larves visqueuses et de froids crapauds. Vrai! je ne comprends pas que de belles dames osent s’aventurer dans ce taudis malsain… Franchement, elles ne sont pas dégoûtées… Mais qu’est-ce qui les dégoûte, aujourd’hui, les belles dames?… Elles n’iraient pas dans une pareille maison, pour secourir un pauvre… mais pour embêter une domestique, elles iraient le diable sait où!…