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Les Essais – Livre I

Электронная книга - «Les Essais – Livre I». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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In solis sis tibi turba locis.

La vertu se contente de soy: sans discipline, sans paroles, sans effects.

En noz actions accoustumees, de mille il n'en est pas une qui nous regarde. Celuy que tu vois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soy, en bute de tant de harquebuzades: et cet autre tout cicatricé, transi et pasle de faim, deliberé de crever plustost que de luy ouvrir la porte; penses-tu qu'ils y soyent pour eux? pour tel à l'adventure, qu'ils ne virent onques, et qui ne se donne aucune peine de leur faict, plongé cependant en l'oysiveté et aux delices. Cettuy-cy tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir apres minuict d'un estude, penses-tu qu'il cherche parmy les livres, comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage? nulles nouvelles. Il y mourra, ou il apprendra à la posterité la mesure des vers de Plaute, et la vraye orthographe d'un mot Latin. Qui ne contre-change volontiers la santé, le repos, et la vie, à la reputation et à la gloire? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui soit en nostre usage: Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, chargeons nous encores de celle de nos femmes, de noz enfans, et de nos gens. Noz affaires ne nous donnoyent pas assez de peine, prenons encores à nous tourmenter, et rompre la teste, de ceux de noz voisins et amis.

Vah! quemquamne hominem in animum instituere, aut

Parare, quod sit charius, que ipse est sibi?

La solitude me semble avoir plus d'apparence, et de raison, à ceux qui ont donné au monde leur aage plus actif et fleurissant, à l'exemple de Thales.

C'est assez vescu pour autruy, vivons pour nous au moins ce bout de vie: ramenons à nous, et à nostre aise nos pensées et nos intentions. Ce n'est pas une legere partie que de faire seurement sa retraicte; elle nous empesche assez sans y mesler d'autres entreprinses. Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement; preparons nous y; plions bagage; prenons de bon'heure congé de la compagnie; despétrons nous de ces violentes prinses, qui nous engagent ailleurs, et esloignent de nous. Il faut desnoüer ces obligations si fortes: et meshuy aymer cecy et cela, mais n'espouser rien que soy: C'est à dire, le reste soit à nous: mais non pas joint et colé en façon, qu'on ne le puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque piece du nostre. La plus grande chose du monde c'est de sçavoir estre à soy.

Il est temps de nous desnoüer de la societé, puis que nous n'y pouvons rien apporter. Et qui ne peut prester, qu'il se deffende d'emprunter. Noz forces nous faillent: retirons les, et resserrons en nous. Qui peut renverser et confondre en soy les offices de tant d'amitiez, et de la compagnie, qu'il le face. En cette cheute, qui le rend inutile, poisant, et importun aux autres, qu'il se garde d'estre importun à soy mesme, et poisant et inutile. Qu'il se flatte et caresse, et sur tout se regente, respectant et craignant sa raison et sa conscience: si qu'il ne puisse sans honte, broncher en leur presence. Rarum est enim, ut satis se quisque vereatur.

Socrates dit, que les jeunes se doivent faire instruire; les hommes s'exercer à bien faire: les vieux se retirer de toute occupation civile et militaire, vivants à leur discretion, sans obligation à certain office.

Il y a des complexions plus propres à ces preceptes de la retraite les unes que les autres. Celles qui ont l'apprehension molle et lasche, et un'affection et volonté delicate, et qui ne s'asservit et ne s'employe pas aysément, desquels je suis, et par naturelle condition et par discours, ils se plieront mieux à ce conseil, que les ames actives et occupées, qui embrassent tout, et s'engagent par tout, qui se passionnent de toutes choses: qui s'offrent, qui se presentent, et qui se donnent à toutes occasions. Il se faut servir de ces commoditez accidentales et hors de nous, en tant qu'elles nous sont plaisantes; mais sans en faire nostre principal fondement: Ce ne l'est pas; ny la raison, ny la nature ne le veulent: Pourquoy contre ses loix asservirons nous nostre contentement à la puissance d'autruy? D'anticiper aussi les accidens de fortune, se priver des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs ont faict par devotion, et quelques Philosophes par discours, se servir soy-mesmes, coucher sur la dure, se crever les yeux, jetter ses richesses emmy la riviere, rechercher la douleur (ceux-là pour par le tourment de cette vie, en acquerir la beatitude d'une autre: ceux-cy pour s'estans logez en la plus basse marche, se mettre en seureté de nouvelle cheute) c'est l'action d'une vertu excessive. Les natures plus roides et plus fortes facent leur cachette mesmes, glorieuse et exemplaire.

tuta et parvula laudo,

Cum res deficiunt, satis inter vilia fortis:

Verum ubi quid melius contingit et unctius, idem

Hos sapere, et solos aio bene vivere, quorum

Conspicitur nitidis fundata pecunia villis.

Il y a pour moy assez affaire sans aller si avant. Il me suffit souz la faveur de la fortune, me preparer à sa défaveur; et me representer estant à mon aise, le mal advenir, autant que l'imagination y peut attaindre: tout ainsi que nous nous accoustumons aux jouxtes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix.

Je n'estime point Arcesilaus le Philosophe moins reformé, pour le sçavoir avoir usé d'utensiles d'or et d'argent, selon que la condition de sa fortune le luy permettoit: et l'estime mieux, que s'il s'en fust demis, de ce qu'il en usoit moderément et liberalement.

Je voy jusques à quels limites va la necessité naturelle: et considerant le pauvre mendiant à ma porte, souvent plus enjoué et plus sain que moy, je me plante en sa place: j'essaye de chausser mon ame à son biaiz. Et courant ainsi par les autres exemples, quoy que je pense la mort, la pauvreté, le mespris, et la maladie à mes talons, je me resous aisément de n'entrer en effroy, de ce qu'un moindre que moy prend avec telle patience: Et ne veux croire que la bassesse de l'entendement, puisse plus que la vigueur, ou que les effects du discours, ne puissent arriver aux effects de l'accoustumance. Et cognoissant combien ces commoditez accessoires tiennent à peu, je ne laisse pas en pleine jouyssance, de supplier Dieu pour ma souveraine requeste, qu'il me rende content de moy-mesme, et des biens qui naissent de moy. Je voy des jeunes hommes gaillards, qui portent nonobstant dans leurs coffres une masse de pillules, pour s'en servir quand le rhume les pressera; lequel ils craignent d'autant moins, qu'ils en pensent avoir le remede en main. Ainsi faut il faire: Et encore si on se sent subject à quelque maladie plus forte, se garnir de ces medicamens qui assoupissent et endorment la partie.

L'occupation qu'il faut choisir à une telle vie, ce doit estre une occupation non penible ny ennuyeuse; autrement pour neant ferions nous estat d'y estre venuz chercher le sejour. Cela depend du goust particulier d'un chacun: Le mien ne s'accommode aucunement au ménage. Ceux qui l'aiment, ils s'y doivent addonner avec moderation,

Conentur sibi res, non se submittere rebus.

C'est autrement un office servile que la mesnagerie, comme le nomme Saluste: Elle a des parties plus excusables, comme le soing des jardinages que Xenophon attribue à Cyrus: Et se peut trouver un moyen, entre ce bas et vil soing, tendu et plein de solicitude, qu'on voit aux hommes qui s'y plongent du tout; et cette profonde et extreme nonchalance laissant tout aller à l'abandon, qu'on voit en d'autres:

Democriti pecus edit agellos

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