Le Temps est assassin
- Автор: Bussi Michel
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Presses de la Cité
- ISBN: 978-2258136700
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le Temps est assassin». Краткое содержание книги:
La Corse, presqu'île de la Revellata, entre mer et montagne.
Une route en corniche, un ravin de vingt mètres, une voiture qui roule trop vite… et bascule dans le vide.
Une seule survivante: Clotilde, quinze ans. Ses parents et son frère sont morts sous ses yeux.
Un mini-chasseur qui doit avoir mon âge et qui n’a pas encore mué se permet d’intervenir dans la mêlée des grands. Une voix de Titi, lui. Mais je le remercie. Il pose sa question comme si c’est moi qui la lui avais soufflée.
— Pourquoi ça, elle aurait ses raisons?
Visiblement, Duffy Duck en a une autre bien bonne. Il se bidonne avant même de balancer sa réplique, qui semble une de ses favorites.
— Petiot, dans le coin, y a un dicton qui dit: A la Revellata, les bergers rentrent leurs bêtes en hiver, et ils rentrent leurs femmes en été, quand Paul Idrissi débarque du ferry.
Les rires m’explosent à la figure comme le souffle d’une bombe.
Elmer lance une autre grenade, avant que j’aie le réflexe d’enfouir ma tête, mon visage, mes oreilles entre mes bras.
— Faut le comprendre. Paul s’ennuie là-haut avec ses Parisiennes qui se planquent dans le métro. Nous, du gibier en liberté, on en a toute l’année, sur l’île de Beauté.
— N’empêche que les plus beaux trophées, c’est quand même lui qui les a accrochés, même s’il ne chasse que deux mois de l’année.
— Il pourrait en faire profiter les copains, on donne bien la curée aux chiens.
Un tapis de bombes. Les murs s’écroulent autour de moi. Une sirène retentit mais je n’arrive pas à bouger, fuir, me réfugier dans un abri sans bruit. Un caisson étanche. Le silence.
La voix de Basile surnage dans le brouillard.
— Palma est pourtant jolie…
— Ouais, dégoupille à nouveau Duffy. Il lui a montré ses dauphins et elle lui a montré les baleines… celles du haut de son maillot.
Rires aux éclats. Des milliers, qui se plantent sur mon corps déchiqueté.
— Tout de même, continue Elmer, Natale aurait pu en trouver une plus jeune. Et moins mariée, surtout…
Soudain le silence.
— Chut, murmure une voix.
Un instant, j’ai cru qu’ils m’avaient repérée. Mais non, la seconde d’après, j’entends les cris d’un bébé. Le seul nouveau-né que je connais, c’est le petit handicapé que sa grand-mère, celle qui fait le ménage chez Papé et Mamy, traîne partout en poussette.
C’est fini.
Il n’y a plus aucun bruit.
Je descends, je titube à chaque marche de l’escalier noir, je m’enfonce dans le tunnel sans fin, une éternité, je marche à tâtons pendant tout ce qui reste encore de mon enfance, lorsque j’atteins les toilettes il s’est presque écoulé une vie, je m’y enferme avec l’impression d’être passée de l’autre côté de la Méditerranée, de l’humanité, de la Voie lactée. Je m’assieds sur la lunette des chiottes, sans allumer, en me contentant de la minuscule clarté; je sors mon carnet et je retranscris tous les mots qui viennent d’exploser, en noir, je trace des lettres avec des pattes, comme si elles étaient vivantes, grouillantes.
Je recopie.
Des lignes et des lignes. Pour me punir. Pour expier la faute de la famille.
Recopiez. Recopiez-le-moi un million de fois.
Mon père trompe ma mère.
Mon père trompe ma mère.
Mon père trompe ma mère.
Mon père trompe ma mère.
Mon père trompe ma mère.
Il y en avait trois pages comme ça.
Il les tourna, ça l’amusa.
Si un jour ce journal était publié, combien l’éditeur oserait-il en garder?
40
Le 20 août 2016, 15 heures
Des voitures passaient, faisant hurler leur klaxon tout en se déportant vers le précipice, insultant la propriétaire inconsciente de cette Passat garée sur la moitié de cette route littorale sans visibilité.
Clotilde ne les entendait pas.
Elle tenait l’enveloppe entre ses doigts, foudroyée. Doucement, elle l’ouvrit.
Elle lisait, déchiffrait, avec la lenteur d’un enfant de CP, les mots tracés d’une écriture d’institutrice en retraite.
Ma Clo,
Merci, merci d’avoir accepté. Merci de t’être tenue sous le chêne. Autrement, je ne sais pas si je t’aurais reconnue. Tu es devenue une très jolie femme. Ta fille aussi, plus belle encore peut-être. Elle me ressemble, je crois. Du moins, elle ressemble à la femme que j’étais.
J’aimerais tant te parler.
Ce soir. Ce soir c’est possible, si tu le peux.
A minuit, tiens-toi en bas du sentier qui mène à la Casa di Stella.
Tu attendras. Il viendra et il te guidera.
Couvre-toi, il fera sans doute un peu froid.
Il te mènera à ma chambre noire. Je ne pourrai pas t’en ouvrir la porte. Mais peut-être les murs seront-ils assez fins pour que je puisse entendre ta voix.
A minuit. A la lueur de Bételgeuse.
Je t’embrasse.