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Le Passage suivi de Transfiguration

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Le Passage suivi de Transfiguration
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Nous avons eu si peu d'heures à nous. Et toutes, ma longue passion les a exaltées. Pourquoi devrions-nous nous cacher? Ah! que je dise enfin tout à cet homme, que je lui envoie la lettre désespérée que tu m'écrivais hier comme sous la menace d'un malheur, tandis que je vivais l'heure ambiguë et magique sous les ombrages de Tivoli… Il faut, il faut qu'André sache que j'appartiens à un autre. Si je suis coupable d'avoir trop tardé à parler, qu'il me pardonne. Qu'il me pardonne, si je lui ai fait quelque mal, si quelque fantôme cher à sa fantaisie s'évanouit ce soir; nous sommes trois à souffrir, ce soir, d'une même inexplicable violence.

Dans la maison près de la pinède, dans la grande chambre au couchant, sur le lit où sa douleur de mère lui a arraché tant de cris, une femme s'abat un après-midi avec un sanglot de bonheur, frémissante.

André a répondu.

"J'ai le coeur gonflé d'un orgueil immense: je ne me suis jamais senti aimé ainsi par une personne contre tout son être."

Orgueil, déchirement, résignation, attente.

"Et moi aussi, je vous aime. Mais je ne remuerai pas un doigt pour vous conquérir. Vous viendrez."

Puis, soumis, haletant:

"Non, non, qu'il en soit comme vous déciderez. Vous ne pouvez pas vous tromper. C'est la première fois que je me trouve devant une femme qui est peut-être plus grande que moi, et je n'en éprouve pas d'humiliation, mais un sentiment d'infinie douceur. Je ne vous demande rien; peut-être ne désire-je rien. Je vous regarde agir. Ce que vous ferez sera beau, même si cela ne répond pas à votre véritable loi. Et surtout, travaillez et ne parlez pas de la mort… Cette nuit, à plat ventre sur le carreau de ma chambre, je l'ai encore invoquée, moi qui l'ai vue tant de fois m'appeler insidieusement. Mais je vous promets que je serai fort. Tant que resplendira dans ma mémoire le souvenir de cet instant vécu à la Villa d'Este, je ne demanderai rien de plus…"

Bonheur, chose divine, comme une divinité, chose dure et sévère!

Comme la splendeur du soleil, comme le silence d'un brin d'herbe, comme un lointain d'océan, divine et terrible chose à supporter!

La femme sanglote.

Elle n'a pas un instant d'hésitation, de doute, d'ombre. Elle est dans le creux d'une main.

Sommeil sur quoi je veillai, jeunesse que je contemplai s'assoupir, calme sur mon sein après une nuit d'ivresse suprême, créature, dans mes bras endormie, créature de mon âme, jeunesse du monde respirant suavement dans le sommeil, après avoir été foudroyée par une lumière d'éternité, sommeil sur quoi je veillai, en posture d'adoration…

Qui a imaginé deux amants couchés ainsi, l'un veillant l'autre, après avoir dit adieu à leur amour en pleurant?

En quelle nuit, au souffle de quelle immense passion, au delà du firmament?

Invisible, Insatiable, Volonté, Vérité, Force, quel que fût son nom, comme je l'adorai, après l'avoir subie! Comme je l'avais entendue, j'avais moi-même été pleine de férocité et pleine de pitié, exécutrice et consolatrice, ivre et lucide, miroir et fantôme, et les heures, comme vagues à marée haute, avaient chanté, alternées… Les heures avaient mêlé gémissements désespérés et regards radieux, horreur et victoire, ses cris et les miens; elles avaient vu encore une fois s'unir nos membres haletants, nos corps qui s'étaient plu. Jeunesse, mon premier aimé, doux bras dont je dois arracher ma chair qui commençait à peine à apprendre la joie! Mourir, mourir! On ne peut, il faut se dépouiller de ce désir de consomption: oh! volupté! il faut vivre, la vie est plus cruelle que la mort; oh! lèvres que je ne baiserai jamais plus, yeux qui ne me verront jamais plus renversée et riante! Et ton coeur, ton coeur d'enfant qui m'écoute et devient homme! Tu es, toi qu'aujourd'hui j'abandonne, celui que j'ai tant attendu! Aujourd'hui que tu ne peux plus rien pour moi, je te rejette pour toujours loin de moi comme une chanson finie… La vie nous veut créateurs, comprends-tu? Elle monte et nous soulève. On ne sait plus si l'on jouit ou si l'on souffre. Elle veut qu'on se rebelle et en même temps qu'on s'incline. De même qu'on se donne puis qu'on se reprend pour que ne devienne pas mensonge ce qui a été vérité, que ne se traîne pas livide ce qui est né ardent… Oh! noeud de nos vies, sa dernière flamme est la plus haute. Nous nous sommes trouvés sur la terre pour nous faire éprouver l'un à l'autre cette souffrance, féconde plus que nul délice. Pour défier le vertige sur cette cime très haute. Tout est loin, et aussi ce qu'on a décidé: tout est petit en comparaison de cette notre ultime étreinte, de la force qui, de moi est passée en toi, du sommeil que tu cueilles sur mon coeur, ô mon enfant…

Sommeil sur quoi je veillai. La mer chantait. Immobile, j'adorais et je pleurais. Une de mes larmes tomba sur son front; il ouvrit les yeux et dit: "Elle est chaude comme du sang. Tu m'as marqué pour toujours. Je te bénis!"

LE NOM

L'Humilité m'environne.

Profonde comme les ombres violettes dans la vallée couronnée de nuages d'argent.

Je suis née au milieu d'août, dans le Piémont. Mais peut-être au ciel, en ce mien premier matin, se tenaient suspendus de grands fantômes blancs et, dans la campagne d'Assise, où ma mère avait passé jeune épousée dans le clair vallon fleuri où je voudrais mourir, peut-être toute la suavité de la terre se vêtait de violettes.

Humilité, sentiment de femme, vraiment sentiment maternel. Sommet de l'être qui s'est exprimé en toute sa puissance et s'est transmis. Victoire extatique! Si l'orgueil fut nécessaire, ah! triste chose! maintenant, il a disparu. Les ailes inquiètes de l'âme se reploient.

"Je suis à vous," écrivis-je à André; "mais n 'allez pas vous tromper, aimez-moi dans la vérité, quelle qu'elle soit."

L'heure d'été flambait. Comme aujourd'hui, à nulle soeur je n'aurais voulu souhaiter un sort semblable au mien, sort que toutefois je n'aurais voulu échanger contre celui d'aucune.

Puis, un soir, l'un près de l'autre pour la première fois depuis l'aveu, il me dit: "Tu es belle, entends-tu? Tu es toute belle." Il me demanda: "Lui écriras-tu, à lui, lui diras-tu cette journée?" A ma réponse un peu rauque: "Non, cela ne le regarde plus", ses petits yeux bruns sourirent un instant, cruels.

Se souvient-il? Dans le creux de sa main, il tenait mon coeur: "Je te garderai", disait-il. "Je sens que c'est pour toujours", murmura-t-il un autre soir. Palpitant et recueilli, mon coeur le priait: "Ne dis pas cela, ne dis pas cela, je ne sais rien de l'avenir, je ne veux pas savoir. Je suis à toi sans aucune condition. Ne me promets rien. Reste libre. Je t'aime grand."

Être pour lui un moment de repos,… le génie peut-il en avoir?

La terre tourne. Parmi des myriades de points lumineux, mon regard d'amante ne peut le retenir qu'un instant. Être pour ses yeux errants un menu scintillement, une petite étoile sans nom, silencieuse… Quand ai-je été allumée? Quelles larges zones irisées découvre-t-il autour de moi?

Été, saison pleine, et mon visage de rose en prière, prière d'action de grâces.

Paniers de pêches, parfums et couleurs, bourdonnement de petits travaux au matin dans les rues bourgeoises, cris d'hirondelles, le soir, derrière les branches de la place. Dans la chambre, entre ses bras, quand j'arrivais, il m'appelait Joie, il m'appelait Clarté, il m'appelait Victoire. Je sentis son pauvre torse soulevé de sanglots, sa pâle, maigre poitrine semblable à celle du Crucifié, après qu'il eut pressé la mienne d'Ève, un après-midi qu'il me sembla en pensée que nous recommencions vraiment l'histoire humaine, dans l'ombre chaude du petit lit, que nous la recommencions avec notre couple, racheté. Un enfant, un enfant! à la vie qui est bonne, à la vie qui est grande! Le visage souffreteux de l'homme, ses traits sans grâce, terreux, se transfiguraient. La femme, avec son amour, le pénétrait d'eurythmie, toutes les transparences de la mer, toutes les radiosités de l'éther réunies étincelaient dans l'étreinte. Un enfant! avec des sens transcendants, avec des lèvres et des mains pour des baisers et des caresses musicales et par instants animées, à des créatures surgies de la respiration du coeur, à des visions ivres de foi…

Clarté, Joie, Victoire. Et un jour, au dos d'une des pages où, dans la paix nocturne de la pinède, je lui susurrais mes extases, il écrivit: "Sibilla". Nom de mystère qui devait me rester, nom de mon destin, fier et altier, nom que je n'ai jamais aimé, mais que j'ai porté comme un don périlleux, Sibilla, nom fleuri, inconscient de sa durée, quand un seul encore m'écoutait.

"Tu es plus une admiratrice qu'une amante de la vie", devait me dire plus tard un jeune définisseur, et moi, d'approuver, surprise.

Mais en cet été d'or, un seul m'écoutait, un seul encore croyait me connaître.

Dans le monde entier, lui seulement, pendant quelque temps, put approcher son oreille pour m'entendre grandir.

Des hirondelles criaient dans le ciel, des pousses d'eucalyptus rougissaient, des fontaines, au vent éparpillées, nous entouraient. Terrasses de cafés, restaurants souterrains, poussières des chemins hors les murs, touffes de châtaigniers sur les cimes albaines en vue des lacs, minuscules yeux glauques, et de l'incandescent filet de mer à l'horizon. J'étais vêtue de mousseline blanche, et il me répétait: "Souris." Tous les thèmes de ce que fut notre chanson s'affirmèrent. Il me mit entre les mains des volumes et des volumes. Des analogies singulières me rappelaient mon enfance, l'éducation paternelle. Est-ce peut-être pour cela que je décrivais avec tant de lucidité l'enfant que j'avais été? Il me comparait à une sauvage, une sauvage qui aurait agi avec un sûr instinct et les instruments les plus délicats de la civilisation. Déjà, au commencement de notre amitié, il m'avait reconnu un style, d'élan et de domination à la fois. Maintenant, il demandait: "Quelle influence mon voisinage aura-t-il sur toi? Je ne voudrais ni te troubler, ni te changer." Et, dans un de ces mouvements contradictoires que je ne savais pas encore aussi irrésistibles en n'importe quel cerveau viril, immédiatement, il ajoutait: "Mais ton livre aura ma marque." Amalgame masculin, tempérament masculin, écorce caverneuse que pénétrait mon esprit fluide en cet été doré ainsi qu'en mon enfance, ou semblablement aux nuages qui flottaient sur la croupe des monts pour en prendre petit à petit les formes, projection dans le ciel des cimes solides. "Tu ne regardes pas les aspects du monde, tu as les yeux tournés toujours en dedans." Roses, c'est vrai, je vous avais vues jusqu'alors seulement comme des apparences qu'il n'était pas nécessaire de fixer, de nommer, de distinguer; roses, vous étiez serties dans la lumière de la vie comme les gradins de pierre, comme les courantes voitures de métal, de bois, de verre, comme les éclatantes dents des bouches jeunes, roses, les blondes pâleurs d'aurore, les ondulations d'eaux, les seins des statues, les clignotements d'astres lointains… Il y avait eu des nuits où mon père m'indiquait du doigt telles constellations, et j'aimais à m'égarer dans ce lointain peut-être tumultueux dont je savais que l'écho ne me parviendrait jamais. Est-il besoin de regarder ce qui resplendit? Mon attention allait uniquement, oui, aux choses invisibles: elle allait aux inaccessibles accords de l'esprit, à leurs reflets sur les physionomies humaines, frissons de pouls, silences denses, intenses… Ce qui me surprenait, ce n'était pas la création, mais l'homme, porteur dans la création, d'une flamme cachée. Avec une passion fervente, j'épiais dans sa conscience la volonté de l'univers, le mystérieux ordre dynamique. J'épiais, je surprenais. Oh! solitude! L'homme se dresse devant moi comme si vraiment je faisais partie de l'inconscient, fleur, nid, étoile: et de tout son travail intérieur, de l'assaut qu'il mène témérairement aux causes et aux formes de toute conception et de toute architecture, je ne suis en aucune manière sa complice: femme, sous les espèces de l'éternité, immobile, contemplative, lointaine.

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