La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle composa le numéro de la maison. Annonça à Zoé que finalement, elle rentrait dîner, puis fit signe au garçon de lui apporter la note.
— Elle est sous la soucoupe, ma petite dame. Décidément vous n’avez pas l’air dans votre assiette !
Elle lui laissa un généreux pourboire et sortit.
— Hé ! vous oubliez votre paquet !
Elle se retourna, le vit qui brandissait le colis d’Antoine. Elle l’avait laissé sur la chaise. Et si j’étais une sans-cœur ? J’oublie les restes d’Antoine, je trahis ma sœur, j’abandonne ma fille pour aller au cinéma avec mon amant et quoi encore ?
Elle prit le paquet et le plaça contre son cœur, sous son manteau.
— J’voulais vous dire… J’aime beaucoup votre galure ! lui lança le garçon.
Elle sentit ses oreilles rougir sous le chapeau.
Joséphine chercha un taxi, mais n’en vit aucun. C’était la mauvaise heure. L’heure à laquelle les gens regagnent leur domicile ou vont au restaurant, au cinéma, au théâtre. Elle décida de rentrer chez elle à pied. Il tombait une pluie fine et glacée. Elle referma ses bras sur le colis qu’elle tenait toujours sous son manteau. Qu’est-ce que je vais en faire ? Je ne peux pas le garder dans l’appartement. Si jamais Zoé le trouvait… J’irai le mettre à la cave.
Il faisait nuit noire. L’avenue Paul-Doumer était déserte. Elle longea le mur du cimetière d’un pas rapide. Aperçut la station-service. Seules les vitrines des magasins étaient éclairées. Elle déchiffrait les noms des rues qui traversaient l’avenue, essayait de les mémoriser. Rue Schlœsing, rue Pétrarque, rue Scheffer, rue de la Tour… On lui avait raconté que Brigitte Bardot avait accouché de son fils dans ce bel immeuble, à l’angle de la rue de la Tour. Elle avait passé toute sa grossesse enfermée chez elle, les rideaux tirés : il y avait des photographes sur chaque branche d’arbre, sur chaque balcon. Les appartements voisins avaient été loués à prix d’or. Elle était prisonnière chez elle. Et si d’aventure elle sortait, une mégère la poursuivait dans l’ascenseur, la menaçait de lui crever les yeux avec une fourchette, la traitait de salope. Pauvre femme, pensa Joséphine, si c’est la rançon de la célébrité, autant rester inconnu. Après le scandale provoqué par Hortense à la télévision, des journalistes avaient essayé d’approcher Joséphine, de la photographier. Elle était partie rejoindre Shirley à Londres et, de là, elles s’étaient enfuies à Moustique, dans la grande maison blanche de Shirley. À son retour, elle avait déménagé et avait réussi à rester anonyme. On connaissait son nom, mais aucune photo d’elle n’avait paru dans la presse. Parfois, quand elle disait Joséphine Cortès, C.O.R.T.È.S., un visage se relevait et la remerciait d’avoir écrit Une si humble reine. Elle ne recevait que des témoignages bienveillants, affectueux. Personne ne l’avait encore menacée avec une fourchette.
Au bout de l’avenue Paul-Doumer commençait le boulevard Émile-Augier. Elle habitait un peu plus loin, dans les jardins du Ranelagh. Elle aperçut un homme qui faisait des tractions, suspendu à une branche. Un homme élégant, en imperméable blanc. C’était cocasse de le voir ainsi, si élégant, accroché à une branche, montant et descendant en tirant sur ses bras. Elle ne voyait pas son visage : il lui tournait le dos.
Ce pourrait être le début d’un roman. Un homme accroché à une branche. Il ferait nuit noire comme ce soir. Il aurait gardé son imperméable et se hisserait en comptant chaque effort. Les femmes se retourneraient sur lui en se dépêchant de regagner leur logis. Allait-il se pendre ou se jeter à l’assaut d’un passant ? Un désespéré ou un meurtrier ? C’est alors que l’histoire commencerait. Elle faisait confiance à la vie pour lui envoyer des indices, des idées, des détails qu’elle convertirait en histoires. C’est comme ça qu’elle avait écrit son premier livre. En ouvrant grands les yeux sur le monde. En écoutant, en observant, en reniflant. C’est comme ça aussi qu’on ne vieillit pas. On vieillit quand on s’enferme, quand on refuse de voir, d’entendre ou de respirer. La vie et l’écriture, ça va souvent ensemble.
Elle avança au milieu du parc. C’était une nuit sans lune, une nuit sans lumière aucune. Elle se sentit perdue dans une forêt hostile. La pluie brouillait les lumières des feux arrière des voitures, faibles lueurs qui jetaient un éclat incertain sur le parc. Une branche poussée par une rafale de vent vint lui frôler la main. Joséphine sursauta. Son cœur s’emballa et se mit à battre fort. Elle haussa les épaules et allongea le pas. Il ne peut rien se passer dans ces quartiers-là. Chacun est occupé chez soi à goûter une bonne soupe aux légumes frais ou à regarder la télé en famille. Les enfants ont pris leur bain, mis leur pyjama et coupent leur viande pendant que leurs parents racontent leur journée. Il n’y a pas de forcené qui déambule pour chercher querelle et sortir un couteau. Elle se força à penser à autre chose.
Cela ne ressemblait pas à Luca de ne pas l’avoir prévenue. Il était arrivé quelque chose à son frère. Quelque chose de grave pour qu’il oublie leur rendez-vous. « Il faut que je vous parle, Joséphine, c’est important. » À cette heure-ci, il devait se trouver dans un commissariat en train de tirer Vittorio d’un mauvais pas. Il laissait toujours tout tomber pour aller le retrouver. Vittorio refusait de la rencontrer, je n’aime pas cette fille, elle t’accapare, elle a l’air gourde, en plus. Il est jaloux, avait commenté Luca, amusé. Vous ne m’avez pas défendue quand il a dit que j’étais gourde ? Il avait souri et avait dit je suis habitué, il voudrait que je ne m’occupe que de lui, il n’était pas comme ça avant, il devient de plus en plus fragile, de plus en plus irritable, c’est pour ça que je ne veux pas que vous le voyiez, il pourrait être très désagréable et je tiens à vous, beaucoup. Elle n’avait retenu que la fin de la phrase et avait glissé sa main dans sa poche.
Ainsi ma chère mère voudrait venir inspecter mon nouvel appartement, mais refuse de l’avouer. Henriette Plissonnier n’appelait jamais la première. On lui devait respect et allégeance. Le soir où je lui ai tenu tête a été mon premier soir de liberté, mon premier acte d’indépendance. Et si tout avait commencé ce soir-là ? La statue de Grande Commandeuse avait été déboulonnée et Henriette Grobz avait chu, les quatre fers en l’air. Cela avait été le début des malheurs d’Henriette. Aujourd’hui, elle vivait seule dans le grand appartement que lui avait laissé, généreusement, Marcel Grobz, son mari. Il avait fui vers une compagne plus clémente à qui il avait fait un petit : Marcel Grobz junior. Il faudrait que j’appelle Marcel, songea Joséphine, qui avait plus de tendresse pour son beau-père que pour sa génitrice.
Les branches des arbres se balançaient, mimant une chorégraphie menaçante. On aurait dit le ballet de la Mort : de longues branches noires comme des haillons de sorcières. Elle frissonna. Un paquet de pluie glacée vint lui piquer les yeux, des petites aiguilles lui hachèrent le visage. Elle ne voyait plus rien. Il n’y avait qu’un seul réverbère qui éclairait sur les trois qui bordaient l’allée. Un pinceau de lumière blanche striée par la pluie montait vers le ciel. L’eau se dressait, débordait, retombait en brume fine. Elle jaillissait, tournoyait, se dérobait, se déchirait avant de réapparaître. Joséphine s’appliqua à suivre la traînée lumineuse jusqu’à ce qu’elle se perde dans le noir, repartit chercher une autre gerbe tremblante, attentive à suivre sa trajectoire de pluie.