Le Soldat oublié
- Автор: Сайер Ги
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-12970-8
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Le Soldat oublié». Краткое содержание книги:
Plus tard, quand le front allemand s’est désagrégé, quand l’immense armée reflue, aux combats réguliers s’ajoutera la lutte contre les partisans, plus sauvage et plus impitoyable. Plus tard encore, c’est la retraite des derniers survivants de la division d’élite à travers la Roumanie et les Carpathes jusqu’en Pologne. Dans l’hiver 1944–1945, Sajer et ses camarades sont lancés dans les combats désespérés que les Allemands livrent en Prusse-Orientale pour interdire l’entrée du Vaterland aux Russes. C’est encore Memel, où l’horreur atteint à son comble, et Dantzig, au milieu de l’exode des populations allemandes de l’Est. Enfin, malade, épuisé, Sajer sera fait prisonnier par les Anglais dans le Hanovre…
Si ce récit de la guerre en Russie ne ressemble à aucun autre, s’il surpasse en vérité, en horreur et en grandeur tout ce qui a été écrit, ce n’est pas seulement parce que l’auteur a réellement vécu tout ce qu’il rapporte, ce n’est pas seulement parce que, sous sa plume, les mots froid, faim, fièvre, sang et peur prennent l’accent et la force terrible et de la réalité, c’est aussi parce que Sajer sait voir et faire voir dans le détail avec une puissance de trait vraiment extraordinaire. Alors, le lecteur ne peut douter que tout ce qui est rapporté là est vrai, vrai au détail près ; il sait de science certaine qu’il n’y a pas là de « littérature », pas de morceaux de bravoure – mais que c’était ainsi : ainsi dans le courage et ainsi dans la peur, ainsi dans la misère et ainsi dans l’horreur.
— Crois-tu que nous avons le droit de dormir ici ? questionna-t-elle.
— Je n’en sais rien, de toute façon…
— Si quelqu’un nous voit ici, nous aurons des ennuis.
À quoi pensait Paula ?
— Je m’en fous, je suis trop crevé.
Paula suçait un de ses doigts endolori, elle ne répondit rien. Prêt à affronter Dieu ou le diable, je passai mon bras sous la tête de mon amie et, sans hésitation, je me mis à l’embrasser à perdre haleine. Ses mains, abîmées par le déblaiement gagnèrent ma chevelure et s’y attardèrent. Pendant très longtemps nous essayâmes de rattraper ce que la vie nous avait interdit l’après-midi. Mais, bientôt, terrassés par la fatigue nous sombrâmes, l’un et l’autre, dans un profond sommeil.
Le lendemain, nous passâmes encore la journée au déblayage qui dura une semaine. Néanmoins, dans la soirée nous fûmes relevés par d’autres volontaires. Cela pour permettre aux gens de reprendre leurs occupations. Pour ma part, j’échappai heureusement à la corvée obligatoire du déblaiement. Sans activité actuellement, j’aurais dû rester à relever les ruines de Tempelhof.
Deux jours passèrent encore. Deux jours où je ne quittais plus Paula. J’avais mis de côté le colis paternel et, chaque jour, j’apportais du chocolat et des cigarettes que nous consommions entre nos effusions. La capitale pansait ses blessures et enterrait ses morts en de longs convois funèbres qui sillonnaient les rues. Déjà l’héroïque ville reprenait, avec le sourire, son rythme productif.
Il ne me restait que cinq jours de permission et l’angoisse de mon prochain départ m’étreignait. Paula appréhendait, elle aussi, ce moment et s’efforçait par sa gentillesse de m’empêcher d’y penser. Aucune autre alerte ne vint heureusement troubler ces derniers jours. La maison des Neubach s’était retrouvée sans vitres et une partie des tuiles était à changer. Trois bombes étaient tombées à cent cinquante mètres sur la place, dont l’aspect rappelait un peu maintenant celui des rues de Minsk.
La mère de Paula, que je connaissais, commençait à trouver bizarre que sa fille ne me quitte plus. Chaque soir, en plus de la journée, nous trouvions toujours une bonne occasion pour faire un tour. La brave dame, se rendant compte de la vie perturbée de la jeunesse de l’époque, n’était pas sévère et acceptait tant bien que mal nos escapades. Paula, qui disposait de plus d’argent que moi, m’offrit un soir une place au cinéma. Je vis avec elle un très bon film intitulé Immen See. Il était question d’un poème sur les nénuphars d’un lac.
En compagnie de mon adorable compagne, je vécus ainsi jusqu’au jour où je dus préparer mes affaires pour mon départ du soir à 7 heures en gare de Silésie. M. et Mme Neubach me firent de touchants adieux et comprirent que je souhaitais passer mes derniers moments de permission auprès de celle qu’ils considéraient comme ma fiancée. Mme Neubach insista pour me donner une chemise et un gros pull-over ayant appartenu à Ernst. M. Neubach y ajouta des cigares, du savon et deux boîtes de conserve. Ils m’embrassèrent et me firent jurer de revenir les voir lors de ma prochaine permission. Je promis de leur donner de temps en temps de mes nouvelles et leur demandai de veiller sur Paula.
— Je pense que vous vous aimez, mon petit, me dit Mme Neubach, est-ce vrai ?
— Oh oui ! madame, ne puis-je que lui répondre.
Je saluai ainsi mes bienfaiteurs, et pris congé. Paula reçut même du feld l’autorisation de m’accompagner jusqu’au dortoir afin de terminer mes bagages.
L’angoisse nouait ma gorge. Dans combien de temps reverrais-je ma petite Paula ? Dans combien de temps ?… Finalement, à force de se répéter des promesses, nous finîmes l’un et l’autre par reprendre confiance. Il ne fallait plus s’inquiéter : j’aurais certainement une autre permission dans trois ou quatre mois et Paula, mon amour, m’attendrait, elle me l’avait juré. Elle m’avait juré de m’écrire chaque jour. Elle m’avait juré qu’elle serait à moi bientôt, et que nous nous marierions. Ses lèvres chaudes me l’avaient murmuré mille fois en frôlant les miennes. Paula, mon amour, la guerre va finir. Il n’est pas possible que nous repassions encore un horrible hiver comme le précédent. Visiblement la coupe était pleine et les hommes lassés allaient cesser de se battre : nous le sentions.
Nous gagnâmes la gare de Silésie où, en raison des destructions, le quai d’embarquement pour l’Est avait été installé un kilomètre plus loin. Paula marchait, souriante, malgré son émotion. Elle portait un petit paquet, qu’elle devait me remettre en partant. Des banderoles rendant hommage aux combattants de l’Est s’étiraient en guirlande tout le long du quai. Nous nous arrêtâmes devant le premier wagon pour Poznan. Je chargeai mon sac ventru à bord de la voiture et redescendis à côté de Paula. Un instant, je surpris son visage triste. Non, il ne fallait pas, il ne fallait pas être triste. Je t’aime tellement, Paula. Je restai longtemps à tenir ses deux petites mains sans savoir quoi dire de plus. Une envie folle de la prendre dans mes bras me tenaillait. Mais c’était interdit en public. Autour de nous des gens passaient en discutant tout haut. Le bruit des bottes ferrées de gars dans la même situation que moi résonnait sur le ciment du quai. Les yeux rivés sur ceux de Paula, je demeurais indifférent aux tourments des autres.
L’heure approchait. Un long frisson, qui faisait trembler mes mains, me parcourait. Un lampiste, en casquette framboise, avançait sur le quai en énumérant dans un porte-voix les destinations de notre convoi : Poznan, Varsovie, Lublin, Lvov et la Russie. Ces mots hachaient mon bonheur. J’appréhendais le coup de sifflet qui allait interrompre notre dernier moment.
— Paula…
Le lampiste continuait à parler de choses lointaines.
— Paula… qu’aurait été ma permission sans toi ?
— Auf Wiedersehen, mein Lieber, murmurait Paula en pleurant.
— Non, Paula chérie, pas cela, pas ici je t’en prie, tu sais bien que je serai bientôt de retour.
— Ich weiss, mein Lieber, auf Morgen, Guille.
Là-bas, de l’autre côté des voies, une section passait en chantant gaiement :
— Tu vois Paula, ils le disent eux-mêmes. Écoute.
Et moi, la chanson me bouleversait, je ne reviendrai que pour toi, Paula, c’est sans doute cela que voulait dire la chanson. Puis le sifflet gifla mon bonheur. Partout des adieux s’élevaient. Éperdument je serrai Paula contre moi et l’embrassai longuement.
— Einsteigen ! Los ! Los ! Reisende einsteigen ! Achtung ! Passagiere einsteigen ! Achtung ! Achtung !
— Je t’aime, Paula. À bientôt. Il ne faut pas être triste, regarde comme il fait beau, nous, nous ne pouvons pas être tristes.
Paula restait inconsolable. Je sentis que j’allais pleurer moi-même. Une dernière fois j’embrassai Paula. Les tampons des voitures se heurtèrent : c’était le départ. À la hâte, je bondis sur le marchepied. Paula me tenait encore la main. Le train lentement s’ébranla, beaucoup de gens pleuraient sur le quai. Des feldgrauen à moitié suspendus à l’extérieur des fenêtres continuaient à serrer une main, à embrasser un marmot. Paula trottinait auprès du train qui progressivement prenait de la vitesse. Puis elle fut obligée de lâcher.