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L'Empire des loups

Электронная книга - «L'Empire des loups». Краткое содержание книги:

Tout avait commencé avec la peur.
Tout finirait avec elle.
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Ils reprirent leur marche.

La chaleur, l’humidité s’accentuaient toujours. Un parfum particulier se fit sentir, puis disparut, au point que Schiffer crut l’avoir rêvé. Mais quelques pas plus loin, il réapparut et se précisa.

Cette fois, Schiffer en était sûr.

Il se mit à respirer à bas régime. Des picotements âpres lui attaquaient les narines et la gorge. Des sensations contradictoires assaillaient son système respiratoire. Il avait l’impression de sucer un glaçon alors que sa bouche était en flammes. Cette odeur rafraîchissait et brûlait à la fois, attaquait et purifiait dans le même souffle.

La menthe.

Ils avancèrent encore. L’odeur devint une rivière, une mer dans laquelle Schiffer s’immergeait. C’était pire encore que dans son souvenir. A chaque pas, il se transformait un peu plus en sachet d’infusion au fond d’une tasse. Une froideur d’iceberg figeait ses poumons alors que son visage lui faisait l’effet d’un masque de cire brûlante.

Lorsqu’il parvint au bout du couloir, il était au bord de l’asphyxie, ne respirant plus que par brèves bouffées. Il se dit qu’il avançait maintenant dans un inhalateur géant. Sachant qu’il n’était pas loin de la vérité, il pénétra dans la salle du trône.

C’était une piscine vide, peu profonde, encadrée de fines colonnes blanches qui se découpaient sur le fond flou de la vapeur ; des carreaux bleu de Prusse en marquaient le bord, dans le style des anciennes stations de métro. Des paravents en bois tapissaient la paroi du fond et s’ajouraient en ornements ottomans : des lunes, des croix, des étoiles.

Au centre du bassin, un homme se tenait assis sur un bloc de céramique.

Lourd, épais, une serviette blanche nouée autour de la taille. Son visage était noyé de ténèbres.

Dans la fumigation brûlante, son rire résonna.

Le rire de Talat Gurdilek, l’homme-menthe, l’homme à la voix grillée.

43

Dans le quartier turc, tout le monde connaissait son histoire. Il était arrivé en Europe en 1961, dans le double fond d’un camion-citerne, selon la méthode classique. En Anatolie, on avait fermé sur lui et ses compagnons de voyage une paroi de fer qu’on avait ensuite boulonnée. Les passagers clandestins devaient rester allongés ainsi, sans air ni lumière, durant tout le temps du périple, environ quarante-huit heures.

La chaleur, le manque d’air les avaient très vite oppressés. Puis, lors de la traversée des cols montagneux, en Bulgarie, le froid, conduit par le métal, les avait transpercés jusqu’aux os. Mais le vrai calvaire avait commencé aux abords de la Yougoslavie, lorsque la citerne, remplie d’acide cadmiumnique, s’était mise à suinter.

Lentement, la cuve avait distillé ses vapeurs toxiques dans le cercueil de métal. Les Turcs avaient hurlé, frappé, secoué la paroi qui les écrasait, mais le camion poursuivait sa route. Talat avait compris que personne ne viendrait les libérer avant leur arrivée, et que crier ou bouger ne faisait qu’amplifier les ravages de l’acide.

Il s’était tenu tranquille, en respirant le plus faiblement possible.

A la frontière italienne, les clandestins s’étaient donné la main et s’étaient mis à prier. A la frontière allemande, la plupart étaient morts. A Nancy, où était prévu le premier débarquement, le chauffeur avait découvert trente cadavres alignés, trempés d’urine et d’excréments, la bouche ouverte sur un dernier spasme.

Seul un adolescent avait survécu. Mais son système respiratoire était détruit. Sa trachée, son larynx et ses fosses nasales étaient irrémédiablement brûlés — le gamin n’aurait plus jamais d’odorat. Ses cordes vocales étaient calcinées — sa voix ne serait plus désormais qu’un grincement de papier de verre. Quant à sa respiration, une inflammation chronique l’obligerait à inhaler en permanence des fumigations chaudes et humides.

A l’hôpital, le docteur fit venir un traducteur pour expliquer ce triste bilan au jeune immigré et lui signaler qu’il repartait dans dix jours, à bord d’un vol charter en direction d’Istanbul. Trois jours plus tard, Talat Gurdilek s’échappait, le visage bandé comme une momie, et rejoignait la capitale à pied.

Schiffer l’avait toujours connu avec son inhalateur. Lorsqu’il n’était qu’un jeune chef d’atelier, il ne le quittait jamais et vous parlait entre deux vaporisations. Plus tard, il avait arboré un masque translucide qui emprisonnait sa voix éraillée. Puis son mal s’était encore aggravé, mais ses moyens financiers avaient augmenté. A la fin des années 80, Gurdilek s’était offert le hammam La Porte bleue, rue du Faubourg-Saint-Denis, et avait aménagé une salle à son usage personnel. Une sorte de poumon géant, un refuge carrelé aux vapeurs chargées de Balsofumine mentholée.

— Salaam aleikoum, Talat. Pardon de te déranger dans tes ablutions.

L’homme laissa échapper un nouveau rire, enveloppé d’un panache de vapeur :

— Aleikoum salaam, Schiffer. Tu reviens d’entre les morts ?

La voix du Turc évoquait un sifflement de branches en flammes.

— Ce sont plutôt les morts qui m’envoient.

— J’attendais ta visite.

Schiffer ôta son imperméable (il était trempé jusqu’à la moelle) puis il descendit les marches du bassin :

— Tout le monde m’attend, on dirait. Sur les meurtres, qu’est-ce que tu peux me dire ?

Le Turc poussa un profond soupir. Un raclement de ferraille :

— Quand j’ai quitté mon pays, ma mère a versé de l’eau derrière mes pas. Elle a dessiné la route de la chance, qui devait me faire revenir. Je ne suis jamais revenu, mon frère. Je suis resté à Paris et je n’ai cessé de voir les choses empirer. Rien ne va plus ici.

Le flic n’était qu’à deux mètres du nabab mais il ne discernait toujours pas son visage.

— « L’exil est un dur métier », dit le poète. Et moi, j’ajoute qu’il devient de plus en plus dur. Jadis, on nous traitait comme des chiens. On nous exploitait, on nous volait, on nous arrêtait. Maintenant, on tue nos femmes. Où cela s’arrêtera-t-il ?

Schiffer n’était pas d’humeur à se farcir cette philosophie de bazar.

— C’est toi qui fixes les limites, rétorqua-t-il. Trois ouvrières tuées sur ton territoire, dont une dans ton propre atelier : ça fait beaucoup.

Gurdilek esquissa un geste indolent. Ses épaules d’ombre rappelaient une colline carbonisée.

— Nous sommes sur le territoire français. C’est à votre police de nous protéger.

— Laisse-moi rire. Les Loups sont ici et tu le sais. Qui cherchent-ils ? Et pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne veux pas le savoir.

Il y eut un silence. La respiration du Turc labourait toujours dans les graves.

— Je suis maître de ce quartier, dit-il enfin. Pas de mon pays. Cette affaire prend ses racines en Turquie.

— Qui les envoie ? demanda Schiffer plus fort. Les clans d’Istanbul ? Les familles d’Antep ? Les Lazes ? Qui ?

— Schiffer, je sais pas. Je le jure.

Le flic s’avança. Aussitôt, un frémissement agita le brouillard au bord de la piscine : les gardes du corps. Il s’arrêta net, tentant encore de discerner les traits de Gurdilek. Il n’aperçut que des fragments d’épaules, de mains, de torse. Une peau mate, noire, fripée par l’eau comme du papier crépon.

— Alors tu comptes laisser se poursuivre le massacre ?

— Il s’arrêtera quand ils auront réglé cette affaire, quand ils auront trouvé la fille.

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