Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I
- Автор: Chateaubriand Francois-René de
- Год: 1846
- Язык: французский
- Год: Garnier Frères, Libraires-Éditeurs
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I». Краткое содержание книги:
La première partie (1768–1800) va de la naissance de Chateaubriand à son retour de l’émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf livres.
Le tome 1 comprend les livres I à VI.
Nous arrivâmes au point de ralliement, où de nombreux chevaux de selle, tenus en main sous les arbres, témoignaient leur impatience. Les carrosses arrêtés dans la forêt avec les gardes; les groupes d’hommes et de femmes; les meutes à peine contenues par les piqueurs; les aboiements des chiens, le hennissement des chevaux, le bruit des cors, formaient une scène très animée. Les chasses de nos rois rappelaient à la fois les anciennes et les nouvelles mœurs de la monarchie, les rudes passe-temps de Clodion, de Chilpéric, de Dagobert, la galanterie de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV.
J’étais trop plein de mes lectures pour ne pas voir partout des comtesses de Chateaubriand, des duchesses d’Étampes, des Gabrielles d’Estrées, des La Vallière, des Montespan. Mon imagination prit cette chasse historiquement, et je me sentis à l’aise: j’étais d’ailleurs dans une forêt, j’étais chez moi.
Au descendu des carrosses, je présentai mon billet aux piqueurs. On m’avait destiné une jument appelée l’Heureuse, bête légère, mais sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices: assez vive image de ma fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi mis en selle partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai derrière à me débattre avec l’Heureuse, qui ne voulait pas se laisser enfourcher par son nouveau maître; je finis cependant par m’élancer sur son dos: la chasse était déjà loin.
Je maîtrisai d’abord assez bien l’Heureuse; forcée de raccourcir son galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d’écume, s’avançait de travers à petits bonds; mais lorsqu’elle approcha du lieu de l’action, il n’y eut plus moyen de la retenir. Elle allonge le chanfrein, m’abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner dans une troupe de chasseurs, écartant tout sur son passage, ne s’arrêtant qu’au heurt du cheval d’une femme qu’elle faillit culbuter, au milieu des éclats de rire des uns, des cris de frayeur des autres. Je fais aujourd’hui d’inutiles efforts pour me rappeler le nom de cette femme, qui reçut poliment mes excuses. Il ne fut plus question que de l’aventure du débutant.
Je n’étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-heure après ma déconvenue, je chevauchais dans une longue percée à travers des parties de bois désertes; un pavillon s’élevait au bout: voilà que je me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts de la couronne, en souvenir de l’origine des rois chevelus et de leurs mystérieux plaisirs: un coup de fusil part; l’Heureuse tourne court, brosse tête baissée dans le fourré, et me porte juste à l’endroit où le chevreuil venait d’être abattu: le roi paraît.
Je me souvins alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny: la maudite Heureuse avait tout fait. Je saute à terre, d’une main poussant en arrière ma cavale, de l’autre tenant mon chapeau bas. Le roi regarde, et ne voit qu’un débutant arrivé avant lui aux fins de la bête; il avait besoin de parler; au lieu de s’emporter, il me dit avec un ton de bonhomie et un gros rire: «Il n’a pas tenu longtemps.» C’est le seul mot que j’aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes parts; on fut étonné de me trouver causant avec le roi. Le débutant Chateaubriand fit du bruit par ses deux aventures; mais, comme il lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni de la mauvaise fortune.
Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants ne pouvant courre que la première bête, j’allai attendre au Val avec mes compagnons le retour de la chasse.
Le roi revint au Val; il était gai et contait les accidents de la chasse. On reprit le chemin de Versailles. Nouveau désappointement pour mon frère: au lieu d’aller m’habiller pour me trouver au débotté, moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et rentrai dans Paris plein de joie d’être délivré de mes honneurs et de mes maux. Je déclarai à mon frère que j’étais déterminé à retourner en Bretagne.
Content d’avoir fait connaître son nom, espérant amener un jour à maturité, par sa présentation, ce qu’il y avait d’avorté dans la mienne, il ne s’opposa pas au départ d’un esprit aussi biscornu[287].
Telle fut ma première vue de la ville et de la cour. La société me parut plus odieuse encore que je ne l’avais imaginé; mais si elle m’effraya, elle ne me découragea pas; je sentis confusément que j’étais supérieur à ce que j’avais aperçu. Je pris pour la cour un dégoût invincible; ce dégoût, ou plutôt ce mépris que je n’ai pu cacher, m’empêchera de réussir ou me fera tomber du plus haut point de ma carrière.
Au reste, si je jugeais le monde sans le connaître, le monde, à son tour, m’ignorait. Personne ne devina à mon début ce que je pouvais valoir, et quand je revins à Paris, on ne le devina pas davantage. Depuis ma triste célébrité, beaucoup de personnes m’ont dit: «Comme nous vous eussions remarqué, si nous vous avions rencontré dans votre jeunesse!» Cette obligeante prétention n’est que l’illusion d’une renommée déjà faite. Les hommes se ressemblent à l’extérieur; en vain Rousseau nous dit qu’il possédait deux petits yeux tout charmants: il n’en est pas moins certain, témoin ses portraits, qu’il avait l’air d’un maître d’école ou d’un cordonnier grognon.
Pour en finir avec la cour, je dirai qu’après avoir revu la Bretagne et m’être venu fixer à Paris avec mes sœurs cadettes, Lucile et Julie, je m’enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. On me demandera ce que devint l’histoire de ma présentation. Elle resta là. – Vous ne chassâtes donc plus avec le roi? – Pas plus qu’avec l’empereur de la Chine. – Vous ne retournâtes donc plus à Versailles? – J’allai deux fois jusqu’à Sèvres; le cœur me faillit, et je revins à Paris. – Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre position? – Aucun. – Que faisiez-vous donc? – Je m’ennuyais. – Ainsi, vous ne vous sentiez aucune ambition? – Si fait: à force d’intrigues et de soucis, j’arrivai à la gloire d’insérer dans l’Almanach des Muses une idylle dont l’apparition me pensa tuer d’espérance et de crainte[288]. J’aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir composé la romance: Ô ma tendre musette! ou: De mon berger volage.
Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi: me voilà.
LIVRE V [289]
Passage en Bretagne. – Garnison de Dieppe. – Retour à Paris avec Lucile et Julie. – Delisle de Sales. – Gens de lettres. – Portraits. – Famille Rosambo. – M. de Malesherbes. – Sa prédilection pour Lucile. – Apparition et changement de ma Sylphide. – Premiers mouvements politiques en Bretagne. – Coup d’œil sur l’histoire de la monarchie. – Constitution des États de Bretagne. – Tenue des États. – Revenu du roi en Bretagne. – Revenu particulier de la province. – Le Fouage. – J’assiste pour la première fois à une réunion politique. – Scène. – Ma mère retirée à Saint-Malo. – Cléricature. – Environs de Saint-Malo. – Le revenant. – Le malade. – États de Bretagne en 1789. – Insurrection. – Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué. – Année 1789. – Voyage de Bretagne à Paris. – Mouvement sur la route. – Aspect de Paris. – Renvoi de M. Necker. – Versailles. – Joie de la famille royale. – Insurrection générale. Prise de la Bastille. – Effet de la prise de la Bastille sur la cour. – Têtes de Foullon et de Bertier. – Rappel de M. Necker. – Séance du 4 août 1789. – Journée du 5 octobre. – Le roi est amené à Paris. – Assemblée constituante. – Mirabeau. – Séances de l’Assemblée nationale. – Robespierre. – Société. – Aspect de Paris. – Ce que je faisais au milieu de tout ce bruit. – Mes jours solitaires. – Mlle Monet. – J’arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique. – Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés. – Le marquis de la Rouërie. – Je m’embarque à Saint-Malo. – Dernières pensées en quittant la terre natale.
[287]
Le Mémorial historique de la Noblesse a publié un document inédit annoté de la main du roi, tiré des Archives du royaume, section historique, registre M. 813 et carton M. 814; il contient les Entrées. On y voit mon nom et celui de mon frère: il prouve que ma mémoire m’avait bien servi pour les dates. (Notes de Paris, 1840.) Ch.
[288]
Cette idylle figure, dans l’Almanach des Muses de 1790, à la page 205, sous ce titre: L’Amour de la campagne, et avec cette signature: par le chevalier de C***. Chateaubriand lui a donné place dans ses Œuvres complètes, tome XXI, p. 321.
[289]
Ce livre a été écrit à Paris de juin à décembre 1821. – Il a été revu en décembre 1846.