Justine Ou Les Malheurs De La Vertu
- Автор: de Sade Marquis Alphonse Francois
- Язык: французский
- Жанр: Романы для взрослых
Электронная книга - «Justine Ou Les Malheurs De La Vertu». Краткое содержание книги:
– Thérèse, me dit-il ensuite, ne t'emporte pas à ton ordinaire, sitôt qu'on enfreint tes maudits préjugés; tu vois où ils t'ont conduite, et tu peux facilement te convaincre à présent qu'il vaut cent fois mieux être coquine et heureuse que sage et dans l'infortune; ton affaire est aussi mauvaise qu'elle peut l'être, chère fille, il est inutile de te le déguiser: cette Dubois dont tu me parles, ayant le plus grand intérêt à ta perte, y travaillera sûrement sous main; la Bertrand poursuivra; toutes les apparences sont contre toi, et il ne faut que des apparences aujourd'hui pour faire condamner à la mort. Tu es donc une fille perdue, cela est clair. Un seul moyen peut te sauver; je suis bien avec l'intendant, il peut beaucoup sur les juges de cette ville; je vais lui dire que tu es ma nièce, et te réclamer à ce titre: il anéantira toute la procédure; je demanderai à te renvoyer dans ma famille; je te ferai enlever, mais ce sera pour t'enfermer dans notre couvent d'où tu ne sortiras de ta vie… et là, je ne te le cache pas, Thérèse, esclave asservie de mes caprices, tu les assouviras tous sans réflexion; tu te livreras de même à ceux de mes confrères: tu seras, en un mot, à moi comme la plus soumise des victimes… Tu m'entends: la besogne est rude; tu sais quelles sont les passions des libertins de notre espèce: détermine-toi donc, et ne fais pas attendre ta réponse.
– Allez, mon père, répondis-je avec horreur, allez, vous êtes un monstre d'oser abuser aussi cruellement de ma situation pour me placer entre la mort et l'infamie; je saurai mourir s'il le faut, mais ce sera du moins sans remords.
– A votre volonté! me dit ce cruel homme en se retirant; je n'ai jamais su forcer les gens pour les rendre heureux… La vertu vous a si bien réussi jusqu'à présent, Thérèse, que vous avez raison d'encenser ses autels… Adieu: ne vous avisez pas surtout de me redemander davantage.
Il sortait; un mouvement plus fort que moi me rentraîne à ses genoux.
– Tigre, m'écriai-je en larmes, ouvre ton cœur de roc à mes affreux revers, et ne m'impose pas pour les finir des conditions plus affreuses pour moi que la mort…
La violence de mes mouvements avait fait disparaître les voiles qui couvraient mon sein; il était nu, mes cheveux y flottaient en désordre, il était inondé de mes larmes; j'inspire des désirs à ce malhonnête homme… des désirs qu'il veut satisfaire à l'instant; il ose me montrer à quel point mon état les irrite; il ose concevoir des plaisirs au milieu des chaînes qui m'entourent, sous le glaive qui m'attend pour me frapper… J'étais à genoux… il me renverse, il se précipite avec moi sur la malheureuse paille qui me sort de lit; je veux crier, il enfonce de rage un mouchoir dans ma boucle; il attache mes bras: maître de moi, l'infâme m'examine partout… tout devient la proie de ses regards, de ses attouchements et de ses perfides caresses; il assouvit enfin ses désirs.
– Écoutez, me dit-il en me détachant et se rajustant lui-même, vous ne voulez pas que je vous sois utile, à la bonne heure! je vous laisse; je ne vous servirai ni ne vous nuirai, mais si vous vous avisez de dire un seul mot de ce qui vient de se passer, en vous chargeant des crimes les plus énormes, je vous ôte à l'instant tout moyen de pouvoir vous défendre: réfléchissez bien avant que de parler. On me croit maître de votre confession… vous m'entendez: il nous est permis de tout révéler quand il s'agit d'un criminel; saisissez donc bien l'esprit de ce que je vais dire au concierge, ou j'achève à l'instant de vous écraser.
Il frappe, le geôlier paraît:
– Monsieur, lui dit ce traître, cette bonne fille se trompe, elle a voulu parler d'un père Antonin qui est à Bordeaux; je ne la connais nullement, je ne l'ai même jamais vue: elle m'a prié d'entendre sa confession, je l'ai fait, je vous salue l'un et l'autre, et je serai toujours prêt à me représenter quand on jugera mon ministère important.
Antonin sort en disant ces mots, et me laisse aussi confondue de sa fourberie que révoltée de son insolence et de son libertinage.
Quoi qu'il en fût, mon état était trop horrible pour ne pas faire usage de tout; je me ressouvins de M. de Saint-Florent. Il m'était impossible de croire que cet homme pût me mésestimer par rapport à la conduite que j'avais observée avec lui; je lui avais rendu autrefois un service assez important, il m'avait traitée d'une manière assez cruelle pour imaginer qu'il ne refuserait pas et de réparer ses torts envers moi dans une circonstance aussi essentielle, et de reconnaître, en ce qu'il pourrait, au moins ce que j'avais fait de si honnête pour lui; le feu des passions pouvait l'avoir aveuglé aux deux époques où je l'avais connu, mais dans ce cas-ci, nul sentiment ne devait, selon moi, l'empêcher de me secourir… Me renouvellerait-il ses dernières propositions? mettrait-il les secours que j'allais exiger de lui au prix des affreux services qu'il m'avait expliqués? eh bien! j'accepterais, et une fois libre, je trouverais bien le moyen de me soustraire au genre de vie abominable auquel il aurait eu la bassesse de m'engager. Pleine de ces réflexions, je lui écris, je lui peins mes malheurs, je le supplie de venir me voir; mais je n'avais pas assez réfléchi sur l'âme de cet homme, quand j'avais soupçonné la bienfaisance capable d'y pénétrer; je ne m'étais pas assez souvenue de ses maximes horribles, ou, ma malheureuse faiblesse m'engageant toujours à juger les autres d'après mon cœur, j'avais mal à propos supposé que cet homme devait se conduire avec moi comme je l'eusse certainement fait avec lui.
Il arrive; et comme j'avais demandé à le voir seul, on le laisse en liberté dans ma chambre. Il m'avait été facile de voir, aux marques de respect qu'on lui avait prodiguées, quelle était sa prépondérance dans Lyon.
– Quoi! c'est vous? me dit-il en jetant sur moi des yeux de mépris, je m'étais trompé sur la lettre; je la croyais d'une femme plus honnête que vous, et que j'aurais servie de tout mon cœur; mais que voulez-vous que je fasse pour une imbécile de votre espèce? Comment, vous êtes coupable de cent crimes tous plus affreux les uns que les autres, et quand on vous propose un moyen de gagner honnêtement votre vie, vous vous y refusez opiniâtrement? On ne porta jamais la bêtise plus loin.
– Oh! monsieur, m'écriai-je, je ne suis point coupable.
– Que faut-il donc faire pour l'être? reprit aigrement cet homme dur. La première fois de ma vie que je vous vois, c'est au milieu d'une troupe de voleurs qui veulent m'assassiner; maintenant, c'est dans les prisons de cette ville, accusée de trois ou quatre nouveaux crimes, et portant, dit-on, sur vos épaules la marque assurée des anciens. Si vous appelez cela être honnête, apprenez-moi donc ce qu'il faut pour ne l'être pas?
– Juste ciel, monsieur, répondis-je, pouvez-vous me reprocher l'époque de ma vie où je vous ai connu, et ne serait-ce pas bien plutôt à moi de vous en faire rougir? J'étais de force, vous le savez, monsieur, parmi les bandits qui vous arrêtèrent; ils voulaient vous arracher la vie, je vous la sauvai, en facilitant votre évasion, en nous échappant tous les deux; que fîtes-vous, homme cruel, pour me rendre grâces de ce service? est-il possible que vous puissiez vous le rappeler sans horreur? Vous voulûtes m'assassiner moi-même; vous m'étourdîtes par des coups affreux, et profitant de l'état où vous m'aviez mise, vous m'arrachâtes ce que j'avais de plus cher; par un raffinement de cruauté sans exemple, vous me dérobâtes le peu d'argent que je possédais, comme si vous eussiez désiré que l'humiliation et la misère vinssent achever d'écraser votre victime! Vous avez bien réussi, homme barbare; assurément vos succès sont entiers; c'est vous qui m'avez plongée dans le malheur, c'est vous qui avez entrouvert l'abîme où je n'ai cessé de tomber depuis ce malheureux instant. J'oublie tout néanmoins, monsieur, oui, tout s'efface de ma mémoire, je vous demande même pardon d'oser vous en faire des reproches, mais pourriez-vous vous dissimuler qu'il me soit dû quelques dédommagements, quelque reconnaissance de votre part? Ah! daignez n'y pas fermer votre cœur quand le voile de la mort s'étend sur mes tristes jours; ce n'est pas elle que je crains, c'est l'ignominie; sauvez-moi de l'horreur de mourir comme une criminelle: tout ce que j'exige de vous se borne à cette seule grâce, ne me la refusez pas, et le ciel et mon cœur vous en récompenseront un jour.
J'étais en larmes, j'étais à genoux devant cet homme féroce, et loin de lire sur sa figure l'effet que je devais attendre des secousses dont je me flattais d'ébranler son âme, je n'y distinguais qu'une altération de muscles causée par cette sorte de luxure dont le germe est la cruauté. Saint-Florent était assis devant moi; ses yeux noirs et méchants me considéraient d'une manière affreuse, et je voyais sa main faire sur lui-même des attouchements qui prouvaient qu'il s'en fallait bien que l'état où je le mettais fût de la pitié; il se déguisa néanmoins, et se levant:
– Écoutez, me dit-il, toute votre procédure est ici dans les mains de M. de Cardoville; je n'ai pas besoin de vous dire la place qu'il occupe; qu'il vous suffise de savoir que de lui seul dépend votre sort. Il est mon ami intime depuis l'enfance, je vais lui parler; s'il consent à quelques arrangements, on viendra vous prendre à l'entrée de la nuit, afin qu'il vous voie ou chez lui ou chez moi; dans le secret d'une pareille interrogation, il lui sera bien plus facile de tourner tout en votre faveur qu'il ne le pourrait faire ici. Si cette grâce s'obtient, justifiez-vous quand vous le verrez, prouvez-lui votre innocence d'une manière qui le persuade; c'est tout ce que je puis pour vous. Adieu, Thérèse, tenez-vous prête à tout événement, et surtout ne me faites pas faire de fausses démarches.