Les Misérables Tome V - Jean Valjean
- Автор: Гюго Виктор
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Misérables Tome V - Jean Valjean». Краткое содержание книги:
Le moins heureux n’était pas le grand-père. Il restait des quarts d’heure en contemplation devant Cosette.
– L’admirable jolie fille! s’écriait-il. Et elle a l’air si douce et si bonne! Il n’y a pas à dire mamie mon cœur, c’est la plus charmante fille que j’aie vue de ma vie. Plus tard, ça vous aura des vertus avec odeur de violette. C’est une grâce, quoi! On ne peut que vivre noblement avec une telle créature. Marius, mon garçon, tu es baron, tu es riche, n’avocasse pas, je t’en supplie.
Cosette et Marius étaient passés brusquement du sépulcre au paradis. La transition avait été peu ménagée, et ils en auraient été étourdis s’ils n’en avaient été éblouis.
– Comprends-tu quelque chose à cela? disait Marius à Cosette.
– Non, répondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous regarde.
Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile. Il se hâtait vers le bonheur de Cosette avec autant d’empressement, et, en apparence, de joie, que Cosette elle-même.
Comme il avait été maire, il sut résoudre un problème délicat, dans le secret duquel il était seul, l’état civil de Cosette. Dire crûment l’origine, qui sait? cela eût pu empêcher le mariage. Il tira Cosette de toutes les difficultés. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen sûr de n’encourir aucune réclamation. Cosette était ce qui restait d’une famille éteinte. Cosette n’était pas sa fille à lui, mais la fille d’un autre Fauchelevent. Deux frères Fauchelevent avaient été jardiniers au couvent du Petit-Picpus. On alla à ce couvent; les meilleurs renseignements et les plus respectables témoignages abondèrent; les bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines à sonder les questions de paternité, et n’y entendant pas malice, n’avaient jamais su bien au juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette était la fille. Elles dirent ce qu’on voulut, et le dirent avec zèle. Un acte de notoriété fut dressé. Cosette devint devant la loi mademoiselle Euphrasie Fauchelevent. Elle fut déclarée orpheline de père et de mère. Jean Valjean s’arrangea de façon à être désigné, sous le nom de Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme subrogé tuteur.
Quant aux cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs, c’était un legs fait à Cosette par une personne morte qui désirait rester inconnue. Le legs primitif avait été de cinq cent quatre-vingt-quatorze mille francs; mais dix mille francs avaient été dépensés pour l’éducation de mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs payés au couvent même. Ce legs, déposé dans les mains d’un tiers, devait être remis à Cosette à sa majorité ou à l’époque de son mariage. Tout cet ensemble était fort acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d’un demi-million. Il y avait bien çà et là quelques singularités, mais on ne les vit pas; un des intéressés avait les yeux bandés par l’amour, les autres par les six cent mille francs.
Cosette apprit qu’elle n’était pas la fille de ce vieux homme qu’elle avait si longtemps appelé père. Ce n’était qu’un parent; un autre Fauchelevent était son père véritable. Dans tout autre moment, cela l’eût navrée. Mais à l’heure ineffable où elle était, ce ne fut qu’un peu d’ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme s’effaçait; la vie est ainsi.
Et puis, Cosette était habituée depuis de longues années à voir autour d’elle des énigmes; tout être qui a eu une enfance mystérieuse est toujours prêt à de certains renoncements.
Elle continua pourtant de dire à Jean Valjean: Père.
Cosette, aux anges, était enthousiasmée du père Gillenormand. Il est vrai qu’il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean Valjean construisait à Cosette une situation normale dans la société et une possession d’état inattaquable, M. Gillenormand veillait à la corbeille de noces. Rien ne l’amusait comme d’être magnifique. Il avait donné à Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa propre grand’mère à lui. – Ces modes-là renaissent, disait-il, les antiquailles font fureur. et les jeunes femmes de ma vieillesse s’habillent comme les vieilles femmes de mon enfance.
Il dévalisait ses respectables commodes de laque de Coromandel à panse bombée qui n’avaient pas été ouvertes depuis des ans. – Confessons ces douairières, disait-il; voyons ce qu’elles ont dans la bedaine. Il violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes ses femmes, de toutes ses maîtresses [75], et de toutes ses aïeules. Pékins, damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flambé, mouchoirs des Indes brodés d’un or qui peut se laver, dauphines sans envers en pièces, points de Gênes et d’Alençon, parures en vieille orfèvrerie, bonbonnières d’ivoire ornées de batailles microscopiques, nippes, rubans, il prodiguait tout à Cosette. Cosette, émerveillée, éperdue d’amour pour Marius et effarée de reconnaissance pour M. Gillenormand, rêvait un bonheur sans bornes vêtu de satin et de velours. Sa corbeille de noces lui apparaissait soutenue par les séraphins. Son âme s’envolait dans l’azur avec des ailes de dentelle de Malines.
L’ivresse des amoureux n’était égalée, nous l’avons dit, que par l’extase du grand-père. Il y avait comme une fanfare dans la rue des Filles-du-Calvaire.
Chaque matin, nouvelle offrande de bric-à-brac du grand-père à Cosette. Tous les falbalas possibles s’épanouissaient splendidement autour d’elle.
Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement à travers son bonheur, dit à propos de je ne sais quel incident:
– Les hommes de la révolution sont tellement grands, qu’ils ont déjà le prestige des siècles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d’eux semble une mémoire antique.
– Moire antique! s’écria le vieillard. Merci, Marius. C’est précisément l’idée que je cherchais.
Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur thé s’ajoutait à la corbeille de Cosette.
Le grand-père extrayait de ces chiffons une sagesse.
– L’amour, c’est bien; mais il faut cela avec. Il faut de l’inutile dans le bonheur. Le bonheur, ce n’est que le nécessaire. Assaisonnez-le-moi énormément de superflu. Un palais et son cœur. Son cœur et le Louvre. Son cœur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma bergère, et tâchez qu’elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronnée de bleuets et ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique à perte de vue sous une colonnade de marbre. Je consens à la bucolique et aussi à la féerie de marbre et d’or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On mange, mais on ne dîne pas. Je veux du superflu, de l’inutile, de l’extravagant, du trop, de ce qui ne sert à rien. Je me souviens d’avoir vu dans la cathédrale de Strasbourg une horloge haute comme une maison à trois étages qui marquait l’heure, qui avait la bonté de marquer l’heure, mais qui n’avait pas l’air faite pour cela; et qui, après avoir sonné midi ou minuit, midi, l’heure du soleil, minuit, l’heure de l’amour, ou toute autre heure qu’il vous plaira, vous donnait la lune et les étoiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Phébus et Phébé, et une ribambelle de choses qui sortaient d’une niche, et les douze apôtres, et l’empereur Charles-Quint, et Éponine et Sabinus, et un tas de petits bonshommes dorés qui jouaient de la trompette, par-dessus le marché. Sans compter de ravissants carillons qu’elle éparpillait dans l’air à tout propos sans qu’on sût pourquoi. Un méchant cadran tout nu qui ne dit que les heures vaut-il cela? Moi je suis de l’avis de la grosse horloge de Strasbourg, et je la préfère au coucou de la Forêt-Noire.
[75] La robe de première communion de Léopoldine avait été taillée dans une robe de Juliette.