Les Voyages De Gulliver
- Автор: Свифт Джонатан
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Voyages De Gulliver». Краткое содержание книги:
Ces yahous me regardaient comme un de leurs semblables, surtout ayant une fois vu mes manches retroussées, avec ma poitrine et mes bras découverts. Ils voulurent pour lors s’approcher de moi, et ils se mirent à me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de derrière, en levant la tête et en mettant une de leurs pattes sur le côté. La vue de ma figure les faisait éclater de rire. Ils me témoignèrent néanmoins de l’aversion et de la haine, comme font toujours les singes sauvages à l’égard d’un singe apprivoisé qui porte un chapeau, un habit et des bas.
Comme j’ai passé trois années entières dans ce pays-là, le lecteur attend de moi, sans doute, qu’à l’exemple de tous les autres voyageurs, je fasse un ample récit des habitants de ce pays, c’est-à-dire des Houyhnhnms, et que j’expose en détail leurs usages, leurs mœurs, leurs maximes, leurs manières. C’est aussi ce que je vais tâcher de faire, mais en peu de mots.
Comme les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux dominants dans cette contrée, sont tous nés avec une grande inclination pour la vertu et n’ont pas même l’idée du mal par rapport à une créature raisonnable, leur principale maxime est de cultiver et de perfectionner leur raison et de la prendre pour guide dans toutes leurs actions. Chez eux, la raison ne produit point de problèmes comme parmi nous, et ne forme point d’arguments également vraisemblables pour et contre. Ils ne savent ce que c’est que mettre tout en question et défendre des sentiments absurdes et des maximes malhonnêtes et pernicieuses. Tout ce qu’ils disent porte la conviction dans l’esprit, parce qu’ils n’avancent rien d’obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé ou défiguré par les passions et par l’intérêt. Je me souviens que j’eus beaucoup de peine à faire comprendre à mon maître ce que j’entendais par le mot d’opinion, et comment il était possible que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement du même avis.
«La raison, disait-il, n’est-elle pas immuable? La vérité n’est-elle pas une? Devons-nous affirmer comme sûr ce qui est incertain? Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement ne pouvoir être? Pourquoi agitez-vous des questions que l’évidence ne peut décider, et où, quelque parti que vous preniez, vous serez toujours livrés au doute et à l’incertitude? À quoi servent toutes ces conjectures philosophiques, tous ces vains raisonnements sur des matières incompréhensibles, toutes ces recherches stériles et ces disputes éternelles? Quand on a de bons yeux, on ne se heurte point; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point contester, et, puisque vous le faites, il faut que votre raison soit couverte de ténèbres ou que vous haïssiez la vérité.»
C’était une chose admirable que la bonne philosophie de ce chevaclass="underline" Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions ces maximes, il y aurait assurément, en Europe, moins d’erreurs qu’il y en a. Mais alors, que deviendraient nos bibliothèques? Que deviendraient la réputation de nos savants et le négoce de nos libraires? La république des lettres ne serait que celle de la raison, et il n’y aurait, dans les universités, d’autres écoles que celles du bon sens.
Les Houyhnhnms s’aiment les uns les autres, s’aident, se soutiennent et se soulagent réciproquement; ils ne se portent point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins; ils n’attentent point sur la liberté et sur la vie de leurs semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu’un de leur espèce l’était, et ils disent, à l’exemple d’un ancien: Nihil caballini a me alienum puto [4]. Ils ne médisent point les uns des autres; la satire ne trouve chez eux ni principe ni objet; les supérieurs n’accablent point les inférieurs du poids de leur rang et de leur autorité; leur conduite sage, prudente et modérée ne produit jamais le murmure; la dépendance est un lien et non un joug, et la puissance, toujours soumise aux lois de l’équité, est révérée sans être redoutable.
Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Les mâles choisissent pour épouses des femelles de la même couleur qu’eux. Un gris-pommelé épousera toujours une grise-pommelée, et ainsi des autres. On ne voit donc ni changement, ni révolution, ni déchet dans les familles; les enfants sont tels que leurs pères et leurs mères; leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans leur figurée, dans leur taille, dans leur force, dans leur couleur, qualités qui se perpétuent dans leur postérité; en sorte qu’on ne voit point un cheval magnifique et superbe engendrer une rosse, ni d’une rosse naître un beau cheval, comme cela arrive si souvent en Europe.
Parmi eux, on ne remarque point de mauvais ménages.
L’un et l’autre vieillissent sans que leur cœur change de sentiment; le divorce et la séparation, quoique permis, n’ont jamais été pratiqués chez eux.
Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. Tandis que la mère veille sur le corps et sur la santé, le père veille sur l’esprit et sur la raison.
On donne aux femelles à peu près la même éducation qu’aux mâles, et je me souviens que mon maître trouvait déraisonnable et ridicule notre usage à cet égard pour la différence d’enseignement.
Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et dans la légèreté, et celui des femelles dans la douceur et dans la souplesse. Si une femelle a les qualités d’un mâle, on lui cherche un époux qui ait les qualités d’une femelle; alors tout est compensé, et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme est le mari et que le mari est la femme. En ce cas, les enfants qui naissent d’eux ne dégénèrent point, mais rassemblent et perpétuent heureusement les propriétés des auteurs de leur être.
Chapitre IX
Parlement des Houyhnhnms. Question importante agitée dans cette assemblée de toute la nation. Détail au sujet de quelques usages du pays.
Pendant mon séjour en ce pays des Houyhnhnms, environ trois mois avant mon départ, il y eut une assemblée générale de la nation, une espèce de parlement, où mon maître se rendit comme député de son canton. On y traita une affaire qui avait déjà été cent fois mise sur le bureau, et qui était la seule question qui eût jamais partagé les esprits des Houyhnhnms. Mon maître, à son retour, me rapporta tout ce qui s’était passé à ce sujet.
Il s’agissait de décider s’il fallait absolument exterminer la race des yahous. Un des membres soutenait l’affirmative, et appuyait son avis de diverses preuves très fortes et très solides. Il prétendait que le yahou était l’animal le plus difforme, le plus méchant et le plus dangereux que la nature eût jamais produit; qu’il était également malin et indocile, et qu’il ne songeait qu’à nuire à tous les autres animaux. Il rappela une ancienne tradition répandue dans le pays, selon laquelle on assurait que les yahous n’y avaient pas été de tout temps, mais que, dans un certain siècle, il en avait paru deux sur le haut d’une montagne, soit qu’ils eussent été formés d’un limon gras et glutineux, échauffé par les rayons du soleil, soit qu’ils fussent sortis de la vase de quelque marécage, soit que l’écume de la mer les eût fait éclore; que ces deux yahous en avaient engendré plusieurs autres, et que leur espèce s’était tellement multipliée que tout le pays en était infesté; que, pour prévenir les inconvénients d’une pareille multiplication, les Houyhnhnms avaient autrefois ordonné une chasse générale des yahous; qu’on en avait pris une grande quantité, et, qu’après avoir détruit tous les vieux, on en avait gardé les plus jeunes pour les apprivoiser, autant que cela serait possible à l’égard d’un animal aussi méchant, et qu’on les avait destinés à tirer et à porter. Il ajouta que ce qu’il y avait de plus certain dans cette tradition était que les yahous n’étaient point ylnhniam sky (c’est-à-dire aborigènes). Il représenta que les habitants du pays, ayant eu l’imprudente fantaisie de se servir des yahous, avaient mal à propos négligé l’usage des ânes, qui étaient de très bons animaux, doux, paisibles, dociles, soumis, aisés à nourrir, infatigables, et qui n’avaient d’autre défaut que d’avoir une voix un peu désagréable, mais qui l’était encore moins que celle de la plupart des yahous. Plusieurs autres sénateurs ayant harangué diversement et très éloquemment sur le même sujet, mon maître se leva et proposa un expédient judicieux, dont je lui avais fait naître l’idée. D’abord, il confirma la tradition populaire par son suffrage, et appuya ce qu’avait dit savamment sur ce point d’histoire l’honorable membre qui avait parlé avant lui. Mais il ajouta qu’il croyait que ces deux premiers yahous dont il s’agissait étaient venus de quelque pays d’outre-mer, et avaient été mis à terre et ensuite abandonnés par leurs camarades; qu’ils s’étaient d’abord retirés sur les montagnes et dans les forêts; que, dans la suite des temps, leur naturel s’était altéré, qu’ils étaient devenus sauvages et farouches, et entièrement différents de ceux de leur espèce qui habitent des pays éloignés. Pour établir et appuyer solidement cette proposition, il dit qu’il avait chez lui, depuis quelque temps, un yahou très extraordinaire, dont les membres de l’assemblée avaient sans doute ouï parler et que plusieurs même avaient vu. Il raconta alors comment il m’avait trouvé d’abord, et comment mon corps était couvert d’une composition artificielle de poils et de peaux de bêtes; il dit que j’avais une langue qui m’était propre, et que pourtant j’avais parfaitement appris la leur; que je lui avais fait le récit de l’accident qui m’avait conduit sur ce rivage; qu’il m’avait vu dépouillé et nu, et avait observé que j’étais un vrai et parfait yahou, si ce n’est que j’avais la peau blanche, peu de poil et des griffes fort courtes.