Homo erectus
- Автор: Бенаквиста Тонино
- Год: 2011
- Язык: французский
- ISBN: 978-2070132928
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Homo erectus». Краткое содержание книги:
C’est à cette société que ce roman de Benacquista inscrit ses lecteurs et surtout ses lectrices.
— Donne, je te dis.
Dès qu’il eut l’appareil en main, Yves le jeta dans la Seine.
— Comme ça, tu ne seras pas tentée de lui répondre, ni de le joindre.
Les cris outragés de Sylvie restèrent bloqués dans sa gorge. Il reprit sa route jusqu’à la gare, laissa son scooter n’importe où, tous deux rejoignirent au pas de course un guichet où il prit un aller simple. À une minute du départ, ils se ruèrent vers le dernier train à quai. Dans sa cavale, elle se sentit légère, fière et fugitive, portée par un souffle, déjà hors d’atteinte.
— Arrivée là-bas, tu files chez ta copine, et tu laisses le temps s’écouler. Tu sais faire ça mieux que personne.
— Et si Grégoire essaie de me joindre ?
— S’il est aussi amoureux que tu le dis, s’il est prêt à assumer cette terrible honte de paraître à ton bras, laisse-le mariner, il attendra. Ou mieux, il te retrouvera.
À bout de souffle, elle dit :
— Je ne… Je ne savais pas… que j’étais encore capable de courir.
Pour ne pas éclater en sanglots, elle éclata de rire, puis grimpa le marchepied de la voiture. Une fois la portière fermée, elle posa la paume de sa main contre la vitre. Yves posa la sienne au même endroit. Elle prononça une longue phrase qu’il ne put entendre.
Bien vite il se retrouva seul sur le quai désert.
Autour d’une bouteille de vodka dans un seau à glace, les couples s’étaient formés. Remo remplissait le verre de Myriam en feignant un vif intérêt pour son job dans une chaîne de télévision. Elle avait beau répéter que ça n’avait rien de passionnant, elle se laissait volontiers prendre au jeu de l’interview. David s’était rapproché de Charlotte sur la piste de danse ; tous deux aimaient les boîtes de nuit moins pour les rencontres qu’on y faisait que pour cet état de combustion spontanée que provoquaient une musique infernale et les corps en fusion alentour ; les leurs s’étaient aimantés, leurs déhanchements se répondaient, et une intimité s’était nouée. Denis, sur une banquette en moleskine rouge, le verre vissé à la main, prêtait une attention distraite aux confessions d’une Mélanie, qui s’était laissé offrir un verre. Lui qui jadis avait été coutumier de ces ambiances nocturnes trouvait aujourd’hui très paradoxale cette communication où, désinhibés par l’alcool, des inconnus partageaient un moment de grande sincérité en se hurlant à l’oreille. Vers les trois heures du matin, Mélanie tentait de convaincre son interlocuteur de la parfaite injustice des équivalences de diplômes pour le concours externe de l’É.N.A. Denis, le tympan martelé, hochait la tête pour attester de son écoute, quand en fait son esprit embrumé le transportait au chevet de Marie-Jeanne, qui peut-être veillait en l’attendant. Il but d’un trait une autre vodka pour entretenir son ivresse et calmer sa colère ; celle qu’il n’avait jamais cessé d’appeler l’intruse persistait à ne rien avouer des raisons de sa présence chez lui, pas plus qu’elle ne le rassurait sur leur avenir commun. Certes elle lui offrait son corps et sa joie de vivre, mais Denis avait-il rien réclamé ? Elle s’était immiscée dans son vestibule, puis dans sa vie, sans la moindre autorisation et sans jamais s’en expliquer. Las des hypothèses et des spéculations, il devait en avoir le cœur net, et cette nuit même. Il savait désormais comment lui faire avouer son dessein caché et la mettre au pied du mur, la bousculer, la meurtrir s’il le fallait. À coup sûr, Marie-Jeanne Pereyres attendait, elle aussi, cet ultime affrontement.
— Tu comprends, avec mon D.E.S.S. de gestion, je ne suis pas spécialement avantagée, si j’avais voulu passer le…
— On va chez moi ?
Sous un tonnerre de décibels, elle crut avoir mal entendu. Denis passa la main derrière la nuque de Mélanie, approcha ses lèvres de son oreille, et avec une troublante fermeté répéta :
— On va chez moi.
Ça n’était déjà plus une question.
Le temps d’un trajet en taxi, ils dégrisèrent à peine. Mélanie, trop occupée à détailler les méandres de son parcours professionnel, s’aperçut qu’elle avait omis de demander à Denis :
— Et toi, tu fais quoi ?
À une autre époque, il aurait éludé la question par l’humour mais ce soir il répondit : Serveur dans une brasserie. Ne trouvant rien de mieux, elle répondit : C’est cool, et se laissa prendre la main dans le hall de l’immeuble. Étourdi par l’alcool, il manqua de trébucher en montant l’escalier, retint un éclat de rire. Arrivé devant la porte, il chercha sa clé, se pencha pour embrasser Mélanie dans le cou.
Qu’elle fût humiliée, déçue, ou paniquée à l’idée de le perdre, Marie-Jeanne allait quitter sa belle réserve pour éclater en sanglots ou lui cracher au visage.
Il entra le premier, alluma toutes les lumières du salon, fit autant de bruit qu’il put, retrouva une bouteille de vodka dans le congélateur, passa un disque de jazz, trinqua avec Mélanie puis l’enlaça.
Sans doute ne s’était-il pas assez signalé, la porte de la chambre restait close, Marie-Jeanne dormait à poings fermés, il allait devoir la réveiller et lui assener une méchanceté de soûlographe, la pire dont il serait capable, et dans la foulée il lui présenterait sa rencontre d’un soir.
Il entra dans la chambre, alluma le plafonnier et trouva le lit vide.
Sur la table de nuit, un billet plié.
Te voilà réparé, je crois. Sois heureux, tu le mérites.