Les Lois Psychologiques de l'Évolution des Peuples. La Psychologie des Foules
- Автор: Лебон Гюстав
- Год: 2020
- Язык: французский
- Год: Strelbytskyy Multimedia Publishing
- Жанр: Политика
Электронная книга - «Les Lois Psychologiques de l'Évolution des Peuples. La Psychologie des Foules». Краткое содержание книги:
La foule, dans le sens où l'emploie Le Bon, est distincte du simple agrégat d'individus.
Les foules sont régies par une « loi d'unité mentale des foules ». Elles ont en quelque sorte une « âme », avec des passions et un fonctionnement organique comparable à celui de l'esprit humain. Dans le livre I, Le Bon examine les passions et le mode de représentation d'une foule ; dans le livre II, il examine les origines et les caractéristiques de ses croyances.
Une des fonctions les plus essentielles des hommes d'État consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses que les foules ne peuvent supporter avec leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande qu'il suffit de désigner par des termes bien choisis les choses les plus odieuses pour les faire accepter des foules. Taine remarque justement que c'est en invoquant la liberté et la fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ont pu «installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l'Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l'ancien Mexique». L'art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste surtout à savoir manier les mots. Une des grandes difficultés de cet art est que, dans une même société, les mêmes mots ont le plus souvent des sens fort différents pour les diverses couches sociales. Elles emploient en apparence les mêmes mots; mais elles ne parlent jamais la même langue.
Dans les exemples qui précèdent nous avons fait surtout intervenir le temps comme principal facteur du changement de sens des mots. Mais si nous faisions intervenir aussi la race, nous verrions alors qu'à une même époque, chez des peuples également civilisés mais de races diverses, les mêmes mots correspondent fort souvent à des idées extrêmement dissemblables. Il est impossible de comprendre ces différences sans de nombreux voyages, et c'est pourquoi je ne saurais insister sur elles. Je me bornerai à faire remarquer que ce sont précisément les mots les plus employés par les foules qui d'un peuple à l'autre possèdent les sens les plus différents. Tels sont par exemple les mots de démocratie et de socialisme, d'un usage si fréquent aujourd'hui.
Ils correspondent en réalité à des idées et des images tout à fait opposées dans les âmes latines et dans les âmes anglo-saxonnes. Chez les Latins le mot démocratie, signifie surtout effacement de la volonté et de l'initiative de l'individu devant celles de la communauté représentées par l'État. C'est l'État qui est chargé de plus en plus de diriger tout, de centraliser, de monopoliser et de fabriquer tout. C'est à lui que tous les partis sans exception, radicaux, socialistes ou monarchistes, font constamment appel. Chez l'Anglo-saxon, celui d'Amérique notamment, le même mot démocratie signifie au contraire développement intense de la volonté et de l'individu, effacement aussi complet que possible de l'État, auquel en dehors de la police, de l'armée et des relations diplomatiques, on ne laisse rien diriger, pas même l'instruction. Donc le même mot qui signifie, chez un peuple, effacement de la volonté et de l'initiative individuelle et prépondérance de l'État, signifie chez un autre développement excessif de cette volonté, de cette initiative, et effacement complet de l'État[34].
Depuis l'aurore des civilisations les foules ont toujours subi l'influence des illusions. C'est aux créateurs d'illusions qu'elles ont élevé le plus de temples, de statues et d'autels. Illusions religieuses jadis, illusions philosophiques et sociales aujourd'hui, on retrouve toujours ces formidables souveraines à la tête de toutes les civilisations qui ont successivement fleuri sur notre planète. C'est en leur nom que se sont édifiés les temples de la Chaldée et de l'Égypte, les édifices religieux du moyen âge, que l'Europe entière a été bouleversée il y a un siècle, et il n'est pas une seule de nos conceptions artistiques, politiques ou sociales qui ne porte leur puissante empreinte. L'homme les renverse parfois, au prix de bouleversements effroyables, mais il semble condamné à les relever toujours. Sans elles il n'aurait pu sortir de la barbarie primitive, et sans elles encore il y retomberait bientôt. Ce sont des ombres vaines, sans doute; mais ces filles de nos rêves ont obligé les peuples à créer tout ce qui fait la splendeur des arts et la grandeur des civilisations.
«Si l'on détruisait, dans les musées et les bibliothèques, et que l'on fît écrouler, sur les dalles des parvis, toutes les œuvres et tous les monuments d'art qu'ont inspirés les religions, que resterait-il des grands rêves humains? Donner aux hommes la part d'espoir et d'illusion sans laquelle ils ne peuvent exister, telle est la raison d'être des dieux, des héros et des poètes. Pendant cinquante ans, la science parut assumer cette tâche. Mais ce qui l'a compromise dans les cœurs affamés d'idéal, c'est qu'elle n'ose plus assez promettre et qu'elle ne sait pas assez mentir[35].»
Les philosophes du dernier siècle se sont consacrés avec ferveur à détruire les illusions religieuses, politiques et sociales dont, pendant de longs siècles, avaient vécu nos pères. En les détruisant ils ont tari les sources de l'espérance et de la résignation. Derrière les chimères immolées, ils ont trouvé les forces aveugles et sourdes de la nature. Inexorables pour la faiblesse elles ne connaissent pas la pitié.
Avec tous ses progrès la philosophie n'a pu encore offrir aux foules aucun idéal qui les puisse charmer; mais, comme il leur faut des illusions à tout prix, elles se dirigent d'instinct, comme l'insecte allant à la lumière, vers les rhéteurs qui leur en présentent. Le grand facteur de l'évolution des peuples n'a jamais été la vérité, mais bien l'erreur. Et si le socialisme est si puissant aujourd'hui, c'est qu'il constitue la seule illusion qui soit vivante encore. Malgré toutes les démonstrations scientifiques, il continue à grandir. Sa principale force est d'être défendu par des esprits ignorant assez les réalités des choses pour oser promettre hardiment à l'homme le bonheur. L'illusion sociale règne aujourd'hui sur toutes les ruines amoncelées du passé, et l'avenir lui appartient. Les foules n'ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l'erreur, si l'erreur les séduit. Qui sait les illusionner est aisément leur maître; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime.
L'expérience constitue à peu près le seul procédé efficace pour établir solidement une vérité dans l'âme des foules, et détruire des illusions devenues trop dangereuses. Encore est-il nécessaire que l'expérience soit réalisée sur une très large échelle et fort souvent répétée. Les expériences faites par une génération sont généralement inutiles pour la suivante; et c'est pourquoi les faits historiques invoqués comme éléments de démonstration ne sauraient servir. Leur seule utilité est de prouver à quel point les expériences doivent être répétées d'âge en âge pour exercer quelque influence, et réussir à ébranler seulement une erreur lorsqu'elle est solidement implantée dans l'âme des foules.
Notre siècle, et celui qui l'a précédé, seront cités sans doute par des historiens de l'avenir comme une ère de curieuses expériences. À aucun âge il n'en avait été autant tenté.
La plus gigantesque de ces expériences fut la Révolution française. Pour découvrir qu'on ne refait pas une société de toutes pièces sur les indications de la raison pure, il a fallu massacrer plusieurs millions d'hommes et bouleverser l'Europe entière pendant vingt ans. Pour nous prouver expérimentalement que les Césars coûtent cher aux peuples qui les acclament, il a fallu deux ruineuses expériences en cinquante ans, et, malgré leur clarté, elles ne semblent pas avoir été suffisamment convaincantes. La première a coûté pourtant trois millions d'hommes et une invasion, la seconde un démembrement et la nécessité des armées permanentes. La troisième a failli être tentée il n'y a pas longtemps et le sera sûrement un jour. Pour faire admettre à tout un peuple que l'immense armée allemande n'était pas, comme on l'enseignait il y a trente ans, une sorte de garde nationale inoffensive[36], il a fallu l'effroyable guerre qui nous a coûté si cher. Pour reconnaître que le protectionnisme ruine les peuples qui l'acceptent, il faudra au moins vingt ans de désastreuses expériences. On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples.
34
Dans Les Lois psychologiques de l'évolution des peuples, j'ai longuement insisté sur la différence qui sépare l'idéal démocratique latin de l'idéal démocratique anglo-saxon. D'une façon indépendante et à la suite de ses voyages, M. Paul Bourget est arrivé, dans son livre tout récent, Outre-Mer, à des conclusions à peu près identiques aux miennes.
35
Daniel Lesueur.
36
L'opinion des foules était formée, dans ce cas, par ces associations grossières de choses dissemblables dont j'ai précédemment exposé le mécanisme. Notre garde nationale d'alors, étant composée de pacifiques boutiquiers sans trace de discipline, et ne pouvant être prise au sérieux, tout ce qui portait un nom analogue éveillait les mêmes images, et était considéré par conséquent comme aussi inoffensif. L'erreur des foules était partagée alors, ainsi que cela arrive si souvent pour les opinions générales, par leurs meneurs. Dans un discours prononcé le 31 décembre 1867 à la Chambre des députés, et reproduit par M. E. Ollivier dans un livre récent, un homme d'État qui a bien souvent suivi l'opinion des foules, mais ne l'a jamais précédée, M. Thiers, répétait que la Prusse, en dehors d'une armée active à peu près égale en nombre à la nôtre, ne possédait qu'une garde nationale analogue à celle que nous possédions et par conséquent sans importance; assertions aussi exactes que les prévisions du même homme d'État sur le peu d'avenir des chemins de fer.