Le Collier de la Reine - Tome I
- Автор: Дюма Александр
- Год: 1850
- Язык: французский
- Год: Feedbooks
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le Collier de la Reine - Tome I». Краткое содержание книги:
La tournure de ces deux femmes, de l’une d’elles surtout, frappa si bien la comtesse, qu’elle fit un pas vers elles.
En ce moment un grand cri, parti de la salle et échappé aux lèvres de la convulsionnaire, entraîna tout le monde de son côté.
Aussitôt l’homme qui avait déjà dit: «C’est elle!» et qui se trouvait près de Mme de La Motte, s’écria d’une voix sourde et mystérieuse:
– Mais, messieurs, regardez donc, c’est la reine.
À ce mot, Jeanne tressaillit.
– La reine! s’écrièrent à la fois plusieurs voix effrayées et surprises.
– La reine chez Mesmer!
– La reine dans une crise! répétèrent d’autres voix.
– Oh! disait l’un, c’est impossible.
– Regardez, répondit l’inconnu avec tranquillité; connaissez-vous la reine, oui ou non?
– En effet, murmurèrent la plupart des assistants, la ressemblance est incroyable.
Mme de La Motte avait un masque comme toutes les femmes qui, en sortant de chez Mesmer, devaient se rendre au bal de l’Opéra. Elle pouvait donc questionner sans risque.
– Monsieur, demanda-t-elle à l’homme aux exclamations, lequel était un corps volumineux, un visage plein et coloré avec des yeux étincelants et singulièrement observateurs, ne dites-vous pas que la reine est ici?
– Oh! madame, c’est à n’en pas douter, répondit celui-ci.
– Et où cela?
– Mais cette jeune femme que vous apercevez là-bas, sur des coussins violets, dans une crise si ardente qu’elle ne peut modérer ses transports, c’est la reine.
– Mais sur quoi fondez-vous votre idée, monsieur, que la reine est cette femme?
– Mais tout simplement sur ceci, madame, que cette femme est la reine, répliqua imperturbablement le personnage accusateur.
Et il quitta son interlocutrice pour aller appuyer et propager la nouvelle dans les groupes.
Jeanne se détourna du spectacle presque révoltant que donnait l’épileptique. Mais à peine eut-elle fait quelques pas vers la porte, qu’elle se trouva presque face à face avec les deux dames qui, en attendant qu’elles passassent aux convulsionnaires, regardaient, non sans un vif intérêt, le baquet, les tringles et le couvercle.
À peine Jeanne eût-elle vu le visage de la plus âgée des deux dames, qu’elle poussa un cri à son tour.
– Qu’y a-t-il? demanda celle-ci.
Jeanne arracha vivement son masque.
– Me reconnaissez-vous? dit-elle.
La dame fit et presque aussitôt réprima un mouvement.
– Non, madame, fit-elle avec un certain trouble.
– Eh bien! moi, je vous reconnais, et je vais vous en donner une preuve.
Les deux dames, à cette interpellation, se serrèrent l’une contre l’autre avec effroi.
Jeanne tira de sa poche la boîte au portrait.
– Vous avez oublié cela chez moi, dit-elle.
– Mais quand cela serait, madame, demanda l’aînée, pourquoi tant d’émotion?
– Je suis émue du danger que court ici Votre Majesté.
– Expliquez-vous.
– Oh! pas avant que vous ayez mis ce masque, madame.
Et elle tendit son loup à la reine, qui hésitait, se croyant suffisamment cachée sous sa coiffe.
– De grâce! pas un instant à perdre, continua Jeanne.
– Faites, faites, madame, dit tout bas la seconde femme à la reine.
La reine mit machinalement le masque sur son visage.
– Et maintenant, venez, venez, dit Jeanne.
Et elle entraîna les deux femmes si vivement, qu’elles ne s’arrêtèrent qu’à la porte de la rue, où elles se trouvèrent au bout de quelques secondes.
– Mais enfin, dit la reine en respirant.
– Votre Majesté n’a été vue de personne?
– Je ne crois pas.
– Tant mieux.
– Mais enfin, m’expliquerez-vous…
– Que, pour le moment, Votre Majesté en croie sa fidèle servante quand celle-ci vient de lui dire qu’elle court le plus grand danger.
– Encore, ce danger, quel est-il?
– J’aurai l’honneur de tout dire à Sa Majesté, si elle daigne un jour m’accorder une heure d’audience. Mais la chose est longue; Sa Majesté peut être connue, remarquée.
Et comme elle voyait que la reine manifestait quelque impatience:
– Oh! madame, dit-elle à la princesse de Lamballe, joignez-vous à moi, je vous en supplie, pour obtenir que Sa Majesté parte, et parte à l’instant même.
La princesse fit un geste suppliant.
– Allons, dit la reine, puisque vous le voulez.
Puis, se retournant vers Mme de La Motte.
– Vous m’avez demandé une audience? dit-elle.
– J’aspire à l’honneur de donner à Votre Majesté l’explication de ma conduite.
– Eh bien! rapportez-moi cette boîte et demandez le concierge Laurent; il sera prévenu.
Et, se retournant vers la rue:
– Kommen Sie da, Weber! cria-t-elle en allemand.
Un carrosse s’approcha avec rapidité; les deux princesses s’y élancèrent.
Mme de La Motte resta sur la porte jusqu’à ce qu’elle l’eût perdu de vue.
– Oh! dit-elle tout bas, j’ai bien fait de faire ce que j’ai fait; mais pour la suite… réfléchissons.
Chapitre 18
Mademoiselle Oliva
Pendant ce temps, l’homme qui avait signalé la prétendue reine aux regards des assistants frappait sur l’épaule d’un des spectateurs à l’œil avide, à l’habit râpé.
– Pour vous qui êtes journaliste, dit-il, le beau sujet d’article!
– Comment cela?
– En voulez-vous le sommaire?
– Volontiers.
– Le voici: «Du danger qu’il y a de naître sujet d’un pays dont le roi est gouverné par la reine, laquelle reine aime les crises.»
Le gazetier se mit à rire.
– Et la Bastille? dit-il.
– Allons donc! Est-ce qu’il n’y a pas les anagrammes, à l’aide desquelles on évite tous les censeurs royaux? Je vous demande un peu si jamais un censeur vous interdira de raconter l’histoire du prince Silou et de la princesse Etteniotna, souveraine de Narfec? Hein! qu’en dites-vous?
– Oh! oui, s’écria le gazetier enflammé, l’idée est admirable.
– Et je vous prie de croire qu’un chapitre intitulé: Les crises de la princesse Etteniotna chez le fakir Remsem obtiendrait un joli succès dans les salons.
– Je le crois comme vous.
– Allez donc, et rédigez-nous cela de votre meilleure encre.
Le gazetier serra la main de l’inconnu.
– Vous enverrai-je quelques numéros? dit-il; je le ferai avec bien du plaisir, s’il vous plaît de me dire votre nom.
– Certes, oui! L’idée me ravit, et exécutée par vous, elle gagnera cent pour cent. À combien tirez-vous ordinairement vos petits pamphlets?
– Deux mille.
– Rendez-moi donc un service?
– Volontiers.
– Prenez ces cinquante louis et faites tirer à six mille.
– Comment! monsieur; oh! mais vous me comblez… Que je sache au moins le nom d’un si généreux protecteur des lettres.
– Je vous le dirai en faisant prendre chez vous un millier d’exemplaires à deux livres la pièce, dans huit jours, n’est-ce pas?
– J’y travaillerai jour et nuit, monsieur.
– Et que ce soit divertissant.
– À faire rire aux larmes tout Paris, excepté une personne.
– Qui pleurera jusqu’au sang, n’est-ce pas?
– Oh! monsieur, que vous avez d’esprit!
– Vous êtes bien bon. À propos, datez la publication de Londres.
– Comme toujours.
– Monsieur, je suis bien votre serviteur.
Et le gros inconnu congédia le folliculaire, lequel, ses cinquante louis en poche, s’enfuit léger comme un oiseau de mauvais augure.
L’inconnu demeuré seul, ou plutôt sans compagnon, regarda encore, dans la salle des crises, la jeune femme dont l’extase avait fait place à une prostration absolue, et dont une femme de chambre affectée au service des dames en travail de crise abaissait chastement les jupes un peu indiscrètes.