Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Mélie ne répondit point.
Alors Mathieu cligna de l’œil avec malice.
— A n’est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu’hier je m’suis trouvé dans les quatre-vingt-dix.
Mon voisin se mit à rire : — Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu ! Comment avez-vous fait ?
Mathieu répondit :
— J’vas vous dire. J’n’ai trouvé, l’an dernier, qu’vingt rasières d’pommes d’abricot. y n’y en a pu ; mais, pour faire du cidre, y n’y a qu’ça. Donc j’en fis une pièce qu’je mis hier en perce. Pour du nectar, c’est du nectar ; vous m’en direz des nouvelles. J’avais ici Polyte ; j’nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans s’rassasier (on en boirait jusqu’à d’main), si bien que, d’coup en coup, je m’sens une fraîcheur dans l’estomac. J’dis à Polyte : « Si on buvait un verre de fine pour se réchauffer ! » Y consent. Mais c’te fine, ça vous met l’feu dans le corps, si bien qu’il a fallu r’venir au cidre. Mais v’là que d’fraîcheur en chaleur et d’chaleur en fraîcheur, j’m’aperçois que j’suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas loin du mètre.
La porte s’ouvrit. Mélie parut, et tout de suite avant de nous avoir dit bonjour : « …Crès cochon, vous aviez bien l’mètre tous les deux. »
Alors Mathieu se fâcha : « Dis pas ça, Mélie, dis pas ça ; j’ai jamais été au mètre. »
On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à côté de la petite chapelle de « Notre-Dame du Gros-Ventre » et en face de l’immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec raillerie mêlée de crédulité inattendue, d’invraisemblables histoires de miracles.
Nous avions bu beaucoup de cidre adorable, piquant et sucré, frais et grisant, qu’il préférait à tous les liquides, et nous fumions nos pipes, à cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se présentèrent.
Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l’œil vers nous et répondit :
— J’vas vous donner ça.
Et il disparut dans son bûcher.
Il y resta bien cinq minutes ; puis il revint avec une figue consternée. Il levait les bras :
— J’sais pas oùs qu’il est, je l’trouve pu ; j’suis pourtant sûr que je l’avais.
Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau : « Méli-e-e ! » Du fond de la cour sa femme répondit :
— Qué qu’y a ?
— Ousqu’il est saint Blanc ! Je l’trouve pu dans l’bûcher.
Alors, Mélie jeta cette explication :
— C’est-y pas celui qu’t’as pris l’aut’e semaine pour boucher l’trou d’la cabane à lapins ?
Mathieu tressaillit : « Nom d’un tonnerre, ça s’peut bien ! ».
Alors il dit aux femmes : « Suivez-moi. »
Elles suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés.
En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de boue et d’ordures, servait d’angle à la cabane à lapins.
Dès qu’elles l’aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, se signèrent et se mirent à murmurer des Oremus. Mais Mathieu se précipita : « Attendez, vous v’là dans la crotte ; j’vas vous donner une botte de paille. »
Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis, considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit pour son commerce, il ajouta :
— J’vas vous l’débrouiller un brin.
Il prit un seau d’eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.
Puis, quand il eut fini, il ajouta : « Maintenant il n’y a plus d’mal. » Et il nous ramena boire un coup.
Comme il portait le verre à sa bouche, il s’arrêta, et, d’un air un peu confus : « C’est égal, quand j’ai mis saint Blanc aux lapins, j’croyais bien qu’i n’f’rait pu d’argent. Y avait deux ans qu’on n’le d’mandait plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n’passe jamais. »
Il but et reprit.
— Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n’faut pas y aller à moins d’cinquante ; et j’n’en sommes seulement pas à trente-huit.
10 octobre 1882
LE TESTAMENT
À Paul Hervieu
Je connaissais ce grand garçon qui s’appelait René de Bourneval. Il était de commerce aimable, bien qu’un peu triste, semblait revenu de tout, fort sceptique, d’un scepticisme précis et mordant, habile surtout à désarticuler d’un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait souvent : « Il n’y a pas d’hommes honnêtes ; ou du moins ils ne le sont que relativement aux crapules. »
Il avait deux frères qu’il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le croyais d’un autre lit, vu leurs noms différents. On m’avait dit à plusieurs reprises qu’une histoire étrange s’était passée en cette famille, mais sans donner aucun détail.
Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir, comme j’avais dîné chez lui en tête-à-tête, je lui demandai par hasard : « Êtes-vous né du premier ou du second mariage de Mme votre mère ? » Je le vis pâlir un peu, puis rougir ; et il demeura quelques secondes sans parler, visiblement embarrassé. Puis il sourit d’une façon mélancolique et douce qui lui était particulière, et il dit : « Mon cher ami, si cela ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne tiendrais plus alors à vous avoir pour ami ».
Ma mère, Mme de Courlis, était une pauvre petite femme timide, que son mari avait épousée pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre. D’âme aimante, craintive, délicate, elle fut rudoyée sans répit par celui qui aurait dû être mon père, un de ces rustres qu’on appelle des gentilshommes campagnards. Au bout d’un mois de mariage, il vivait avec une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les filles de ses fermiers ; ce qui ne l’empêcha point d’avoir deux enfants de sa femme ; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère ne disait rien ; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, frémissante, elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours mobiles, des yeux d’être effaré que la peur ne quitte pas. Elle était jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d’un blond gris, d’un blond timide ; comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés par ses craintes incessantes.
Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au château, se trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redouté, tendre et violent, capable des résolutions les plus énergiques, M. de Bourneval, dont je porte le nom. C’était un grand gaillard maigre, avec de grosses moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet homme avait lu, et ne pensait nullement comme ceux de sa classe. Son arrière-grand-mère avait été une amie de J.-J. Rousseau, et on eût dit qu’il avait hérité quelque chose de cette liaison d’une ancêtre. Il savait par cœur le Contrat social, la Nouvelle Héloïse et tous ces livres philosophants qui ont préparé de loin le futur bouleversement de nos antiques usages, de nos préjugés, de nos lois surannées, de notre morale imbécile.
Il aima ma mère, paraît-il, et en fut aimé. Cette liaison demeura tellement secrète que personne ne la soupçonna. La pauvre femme, délaissée et triste, dut s’attacher à lui d’une façon désespérée, et prendre dans son commerce toutes ses manières de penser, des théories de libre sentiment, des audaces d’amour indépendant ; mais, comme elle était si craintive qu’elle n’osait jamais parler haut, tout cela fut refoulé, condensé, pressé en son cœur qui ne s’ouvrit jamais.