Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Et il congédia les deux femmes.
Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.
Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, M. Omont la héla !
— Adélaïde !
Elle accourut. — Me v’là, not’ maître.
Dès qu’elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l’œil troublé, il déclara :
— Écoute un peu, qu’il n’y ait pas d’erreur entre nous. T’es ma servante, mais rien de plus. T’entends. Nous ne mêlerons point nos sabots.
— Oui, not’ maître.
— Chacun sa place, ma fille, t’as ta cuisine ; j’ai ma salle. À part ça, tout sera pour té comme pour mé. C’est convenu ?
— Oui, not’ maître.
— Allons, c’est bien, va à ton ouvrage.
Et elle alla reprendre sa besogne.
À midi, elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier peint ; puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M. Omont.
— C’est servi, not’ maître.
Il entra, s’assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita une seconde, puis, d’une voix de tonnerre :
— Adélaïde !
Elle arriva, effarée. Il cria comme s’il allait la massacrer.
— Eh bien, nom de D… et té, ous-qu’est ta place ?
— Maîs… not’ maître…
Il hurlait : — J’aime pas manger tout seul, nom de D… ; tu vas te mett’là, ou bien foutre le camp si tu n’veux pas. Va chercher t’nassiette et ton verre.
Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant : — Me v’là, not’ maître.
Et elle s’assit en face de lui.
Alors il devint jovial ; il trinquait, tapait sur la table, racontait des histoires qu’elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot.
De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, des assiettes. En apportant le café, elle ne déposa qu’une tasse devant lui ; alors repris de colère, il grogna :
— Eh bien, et pour té ?
— J’n’en prends point, not’ maître.
— Pourquoi que tu n’en prends point ?
— Parce que je l’aime point.
Alors il éclata de nouveau : — J’aime pas prend’ mon café tout seul, nom de D… Si tu n’veux pas t’mettr’ à en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de D… va chercher une tasse et plus vite que ça.
Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la grimace ; mais, sous l’œil furieux du maître, avala jusqu’au bout. Puis il lui fallut boire le premier verre d’eau-de-vie de la rincette, le second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.
Et M. Omont la congédia. — Va laver ta vaisselle maintenant, t’es une bonne fille.
Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos ; puis il l’envoya se mettre au lit.
— Va te coucher, je monterai tout à l’heure.
Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps.
Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la maison.
— Adélaïde ?
Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier :
— Me v’là, not’ maître.
— Ousque t’es ?
— Mais j’suis dans mon lit, donc, not’ maître.
Alors il vociféra : — Veux-tu bien descendre, nom de D… J’aime pas coucher tout seul, nom de D…, et si tu n’veux point, tu vas me foutre le camp, nom de D…
Alors, elle répondit d’en haut, éperdue, cherchant sa chandelle :
— Me v’là, not’ maître !
Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de l’escalier ; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la prit par le bras, et dès qu’elle eut laissé devant la porte ses étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il la poussa dans sa chambre en grognant :
— Plus vite que ça, donc, nom de D… !
Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu’elle disait :
— Me v’là, me v’là, not’ maître.
Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son père l’examina curieusement, puis demanda :
— T’es-ti point grosse ?
Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant : Mais non, je n’ crois point.
Alors, il l’interrogea, voulant tout savoir :
— Dis-mé si vous n’avez point, quéque soir, mêlé vos sabots ?
— Oui, je les ons mêlés l’premier soir et puis l’sautres.
— Mais alors t’es pleine, grande futaille.
Elle se mit à sangloter, balbutiant : — J’savais ti, mé ? J’savais ti, mé ?
Le père Malandain la guettait, l’œil éveillé, la mine satisfaite.
Il demanda :
— Quéque tu ne savait point ?
Elle prononça, à travers ses pleurs : — J’savais ti, mé, que ça se faisait comme ça, d’s’éfants !
Sa mère rentrait. L’homme articula, sans colère : — La v’là grosse, à c’t’heure.
Mais la femme se fâcha, révoltée d’instinct, injuriant à pleine gueule sa fille en larmes, la traitant de « manante » et de « traînée ».
Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour aller causer de leurs affaires avec maît’ Césaire Omont, il déclara :
« All’ est tout d’même encore pu sotte que j’aurais cru. All’ n’savait point c’q’all’ faisait, c’te niente ».
Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M. Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.
21 janvier 1883
LA REMPAILLEUSE
À Léon Hennique
C’était la fin du dîner d’ouverture de chasse chez le marquis de Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits et de fleurs.
On vint à parler d’amour, et une grande discussion s’éleva, l’éternelle discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une fois ou plusieurs fois. On cita des exemples de gens n’ayant jamais eu qu’un amour sérieux ; on cita aussi d’autres exemples de gens ayant aimé souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le même être, et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont l’opinion s’appuyait sur la poésie bien plus que sur l’observation, affirmaient que l’amour, l’amour vrai, le grand amour, ne pouvait tomber qu’une seule fois sur un mortel, qu’il était semblable à la foudre, cet amour, et qu’un cœur touché par lui demeurait ensuite tellement vidé, ravagé, incendié, qu’aucun autre sentiment puissant, même aucun rêve, n’y pouvait germer de nouveau.
Le marquis, ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance :
— Je vous dis, moi, qu’on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par amour, comme preuve de l’impossibilité d’une seconde passion. Je vous répondrai que, s’ils n’avaient pas commis cette bêtise de se suicider, ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris ; et ils auraient recommencé, et toujours, jusqu’à leur mort naturelle. Il en est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira — qui a aimé aimera. C’est une affaire de tempérament, cela.