Le Coup D’état De Chéri-Bibi
- Автор: Leroux Gaston
- Язык: французский
- Жанр: Классические детективы
Электронная книга - «Le Coup D’état De Chéri-Bibi». Краткое содержание книги:
À la fois roman d'aventures et politique, nous sommes entraînés dans un tourbillon d'évènements, une déclinaison de traîtrises, d'actions héroïques, d'histoires d'amour et d'idéaux. Une description saisissante du Paris de la fin du XIXe siècle, et des couches de la population qui s'y croisent.
– J’ai cru que tu ne viendrais jamais, Véra!
– Sais-tu que tu es admirablement maquillé, dit la baronne. Si tu ne m’avais pas parlé je ne t’aurais jamais reconnu!
– Tant mieux, fit Askof, Papa n’est pas loin!
– Non! s’exclama-t-elle, déjà agitée.
Mais son mari la calma:
– Oh! il ne m’a pas vu, il n’est pas encore arrivé; il vient pour Cravely qui l’attend en cabinet particulier, et je pense bien, comme toi, qu’il ne me reconnaîtrait pas!
– Oui, mais il me reconnaîtrait, moi, dit la femme.
– Ça n’est pas sûr! mais ne perdons pas de temps. Ta dernière lettre me faisait espérer…
- Justement, c’est peut-être ce soir que je vais lui porter son linge!
– Tu as donc enfin l’adresse de l’endroit où elle se cache?
– Non, pas encore! Mais il faudra bien que la patronne me la donne… La marquise doit en être à sa dernière chemise…
– Es-tu sûre qu’il s’agit bien de la marquise du Touchais?
– Eh! parbleu, oui! «la patronne» connaît bien son linge, peut-être… il y a des années qu’elle la blanchit…
– Ah! si nous connaissions sa retraite; ce serait un fameux coup, tu sais! Si nous avions la belle Cécily entre les mains et Mlle de la Morlière, nous pourrions exiger du coup tout ce que nous voudrions de Papa Cacahuètes.
– En attendant? demanda Véra…
– En attendant, ça ne va pas trop mal. On se détache de lui! J’en ai, en ce moment, dix dans la main, tu entends! Dix fameux, qui en avaient la terreur, comme moi… eh bien, je leur ai parlé! je leur ai fait comprendre que ça ne pouvait pas durer comme ça! et qu’il fallait profiter du chambardement de tout pour nous débarrasser de cet ogre qui nous mange. Et, ma foi, ils l’ont «plaqué» eux aussi! Avec nos onze peurs, nous allons peut-être bien faire une force avec laquelle Papa Cacahuètes devra bientôt compter! d’autant plus qu’il est un peu affolé, tu sais le bonhomme, depuis son coup d’État à la manque! Ça lui a fichu un coup!
«D’abord il s’était installé avec sa garde dans la cour de l’hôtel à Versailles. Il était arrivé à faire distribuer à ses “poteaux” des cartes de civisme qui venaient du club de l’Arsenal. Avec ces cartes-là, il faisait ce qu’il voulait. C’est ainsi qu’il s’était fait donner la garde de la belle Sonia et de Lavobourg, par Pagès lui-même.
«Son but était évidemment de faire évader la belle Sonia et de livrer Lavobourg qui avait trahi le Subdamoun trop tard pour que les révolutionnaires lui en montrassent beaucoup de reconnaissance!
«Or, il est arrivé que, préoccupé uniquement du sort du Subdamoun qui venait d’être arrêté, “papa” oublia de donner des ordres en conséquence à ses “poteaux”, et quand il revint retrouver ses “hurons”, comme il les appelle, ceux-ci avaient rendu à la fois la belle Sonia et Lavobourg à la bande de Pagès, qui était revenue les leur chercher…
«C’est ainsi que Sonia et Lavobourg ont été envoyés tout de suite à la Conciergerie, où le Subdamoun, lui, ne fut transféré que dans la nuit… Je te dis que “papa” ne sait plus où donner de la tête!
– Nous ne viendrons jamais à bout de ce monstre! soupira Véra.
– Allons donc! Que le cher petit Jacques éternue dans le son et il ne restera plus rien de Ch. B.!
Le baron d’Askof allait prononcer le nom, mais d’avoir seulement osé commencer à souffler la première syllabe de cela… il pâlit et s’arrêta.
À ce moment, la porte s’ouvrit tout doucement, tout doucement…
Et le faux étudiant russe et la fausse blanchisseuse reculèrent épouvantés.
Le père Cacahuètes, lui-même, venait d’entrer et refermait la porte aussi doucement qu’il l’avait ouverte.
– Pardon, excuse, la compagnie, fit-il d’une voix presque éteinte, mais monsieur et madame la baronne me pardonneront certainement mon indiscrétion quand ils sauront ce qui m’amène…
Jamais il n’était apparu aussi misérable, aussi pitoyable. Ses épaules s’étaient encore courbées et sa tête, lamentable, pendait sur sa poitrine comme si les vertèbres cervicales avaient perdu ta force de la soutenir, ballottait, était agitée de droite et de gauche d’un mouvement nerveux, incessant, qui forçait à détourner le regard tant le spectacle en était pénible.
Véra avait reculé jusqu’à la muraille. Elle ne bougea plus, hypnotisée par la mauvaise bête surgie au milieu de son chemin.
Quant à Askof, il eut un grondement, une révolte rapide de sa solide mâchoire, une injure entre les dents, au mauvais sort qui le faisait toujours le jouet du monstre.
Enfin, le petit vieux soupira:
– Monsieur le baron! pardonnez-moi… Il faut que je prenne le temps de me remettre… J’ai tant couru… Figurez-vous que je craignais de vous manquer… vous et madame la baronne… et comme vous m’êtes tous deux infiniment sympathiques, je ne me le serais jamais pardonné…
– Trêve de plaisanterie, «papa», coupa court Askof d’une voix blanche… Comment avez-vous su que nous devions nous voir ici? Déjà il soupçonnait l’ex-larbin de Lavobourg de l’avoir vendu.
– Eh! gloussa le vieillard! eh! eh! nous avons la même blanchisseuse… Eh! eh! eh! une petite blanchisseuse de la rue aux Phoques, mes enfants… qui blanchit tous mes amis, tous les amis du père Cacahuètes… Maison bien tenue… n’est-ce pas, mon enfant? fit-il à Véra.
Askof eut un râle d’admiration à l’adresse du bandit-roi.
Il pensait: «Même ça!»… Il avait même ça; leur blanchisseuse! et quand, pour eux, il s’était agi de fuir après la fâcheuse histoire du coup d’État, quand ils avaient voulu échapper à la fois aux griffes du nouveau gouvernement et à celles de Chéri-Bibi, c’était la blanchisseuse de Mme la baronne, laquelle était la blanchisseuse de Chéri-Bibi (la blanchisseuse de Chéri-Bibi!) qui avait offert ses bons offices, qui avait fourni un déguisement à Véra et qui avait gardé Véra chez elle comme une petite ouvrière repasseuse… en attendant des temps meilleurs, et… et les ordres de Chéri-Bibi!
Pendant ce temps-là, lui, le baron, dans les faubourgs, se faisait passer pour un communiste russe avec quelques amis traîtres comme lui au marchand de cacahuètes… Ah! bien! encore une association secrète dont Chéri-Bibi avait bien dû rire… Askof aurait parié maintenant que le père Zim, le patron du bouchon artistique plein de vieux tableaux et de bric-à-brac qui les accueillait, les nourrissait et leur donnait à boire, était encore un homme de Chéri-Bibi… Mais Chéri-Bibi ne s’occupait, pour le moment, que de la baronne.
– Madame la baronne, tout à l’heure vous allez rentrer au magasin, vos courses faites. Vous pénétrerez dans le bureau de la patronne; cette chère dame vous attend dans le petit cabinet où elle range ses livres de comptes; elle vous attend à la fenêtre… j’aime mieux vous en prévenir tout de suite pour que vous ne soyez pas trop surprise en arrivant; elle vous attend pendue à la fenêtre!