L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1976
- Язык: французский
- Год: OPTA
- Переводчик: Rene Lathiere
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
— Oui, c’est votre avis à tous. Eh bien, vous vous trompez, Haig : je ne suis pas fou. J’ai passé deux semaines agréables en Californie, et jamais je ne me suis senti mieux. Je te le répète : d’ici janvier, New York aura besoin d’un nouveau préfet de police.
— Mais non, Lew.
— Non ?
Mardokian fit entendre un grognement amusé. Il me tolérait, me laissait dire. Mais je le savais : il était fatigué de moi et de mes prophéties.
— Dès que j’ai eu ta petite note, reprit-il, j’ai téléphoné à Soudakis. Je lui ai dit que des bruits couraient, d’après lesquels il parlait de démissionner. Je n’ai cité aucune source. Je lui ai laissé croire que je tenais la chose d’un membre de la presse. J’aurais voulu que tu voies sa figure, Lew. Tu aurais cru que j’avais traité sa mère de tous les noms ! Il m’a juré ses grands dieux qu’il ne quitterait son poste que si Quinn exigeait son départ. Je sais habituellement reconnaître quand un homme cherche à me bluffer, et Soudakis était aussi sincère qu’on peut l’être.
— Quoi qu’il en soit, Haig, il démissionnera dans un mois ou deux.
— Comment serait-ce possible ?
— Des circonstances imprévues l’y obligeront.
— Par exemple ?
— N’importe quoi. Raisons de santé. Scandale parmi le haut personnel de la préfecture. Une offre irrésistible de San Francisco. La cause exacte, je l’ignore. Je peux simplement t’affirmer…
— Allons, Lew ! Comment pourrais-tu savoir ce que fera Soudakis l’année prochaine, quand Soudakis lui-même n’en a pas la moindre idée ?
— Je le sais.
— Mais comment ?
— Mon intuition.
— Encore ton intuition ! Tu ne fais que nous répéter ce mot ! Eh bien, c’est une intuition de trop, Lew. Ton métier, c’est d’interpréter des tendances, et non de donner dans le genre prophétique. Or, de plus en plus souvent, tu nous sers de simples jugements personnels, des tours de magie qui sentent la boule de cristal, des…
— Haig ! Est-ce qu’un seul de mes tours, comme tu dis, a manqué son coup ?
— Justement, je me le demande.
— Aucun. Pas un seul n’a raté. Beaucoup n’ont pas encore donné de résultats dans un sens ou dans l’autre, mais, il n’y en a pas un qui ait pu être infirmé par la suite des événements. Aucune des mesures ou des démarches que j’ai proposées ne s’est en définitive révélée malheureuse, aucune…
— Ça n’y fait rien, Lew. Je te l’ai dit, l’autre fois : ici, on ne se fie guère aux devins. Borne-toi à extrapoler les tendances visibles, veux-tu ?
— Si j’agis comme je le fais, c’est uniquement dans l’intérêt de Quinn.
— Bien sûr ! Mais j’estime que tu devrais veiller un peu plus au tien.
— Que veux-tu dire par là ?
— Que si ton travail ne prend pas une allure… hum… moins excentrique, le maire pourrait être amené à se passer de tes services.
— Foutaise ! Il a besoin de moi, Haig.
— Il commence à ne plus être de cet avis. Il en arrive même à penser que tu représentes un risque.
— Alors, il ne mesure pas tout ce que j’ai fait pour lui. Il est mille fois plus proche de la Maison-Blanche qu’il ne le serait sans moi. Écoute bien, Haig : que Quinn et toi me prennent ou non pour un fou, cette ville se réveillera un beau matin de janvier sans préfet de police. Son maire aurait tout intérêt à chercher dare-dare du personnel. Je veux que tu lui soumettes ma suggestion.
— Je n’en ferai rien, répondit Mardokian. Et c’est dans ton propre intérêt.
— Ne sois pas entêté.
— Entêté ? Entêté ? Quand j’essaie de te sauver la mise ?
— Enfin, quel mal y aurait-il si Quinn commençait en douce à chercher un autre préfet de police ? Supposons que Soudakis ne démissionne pas : Quinn n’aura qu’à laisser tomber, et nul n’en saura rien. Suis-je censé voir juste à tout coup ? Il se peut que j’aie raison au sujet de Soudakis, mais même si je me trompe, quelle importance ? C’est un renseignement d’une utilité virtuelle que je vous offre, d’un intérêt capital s’il est fondé, et je…
— Personne n’exige de toi que tu tombes juste à cent pour cent, répondit Mardokian. Bien sûr, il n’y aurait aucun mal à rechercher parmi un nombre restreint de candidats un nouveau préfet de police. Le mal que j’essaie d’éviter te concerne, Lew. Quinn est allé jusqu’à m’annoncer que si tu te présentes encore avec une de tes prophéties style magie noire, il t’expédiera dans une maison de santé – et il le fera, Lew, il le fera. Tu as peut-être bénéficié d’une série de chances extraordinaires pour nous sortir des trucs valables fondés sur rien, mais…
— Ce n’est pas une simple question de chance, Haig, interrompis-je doucement.
— Quoi ?
— J’ai complètement abandonné la stochastique. Je ne procède plus par extrapolations. Aussi vrai que je te le dis, je vois. Je suis capable de regarder dans l’avenir, d’y surprendre des conversations, d’y lire des manchettes de journaux, d’y noter certains événements. Je peux extraire toutes sortes de faits du futur. (Je ne commettais qu’un mensonge véniel en m’adjugeant ainsi le don de Carvajal. Opérationnellement parlant, les résultats étaient les mêmes, quel que fut celui qui possédait la faculté de voir.) C’est pour cela que je ne puis pas toujours fournir des arguments justifiant mes conseils. Je scrute janvier, je vois Soudakis démissionner, point final : je n’en connais pas la raison, je ne perçois pas encore la structure générale des causes et des effets. Rien que l’événement isolé. C’est totalement différent de l’extrapolation des tendances, c’est tout autre – beaucoup plus désordonné et bien moins vraisemblable, mais plus efficace. Efficace à cent pour cent. À cent pour cent, Haig ! Parce que je vois ce qui va arriver.
Mardokian garda très longtemps le silence.
Finalement, d’une voix étranglée, cotonneuse, il marmotta :
— Lew…, es-tu sérieux ?
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux, Haig.
— Si je vais chercher Quinn, lui répéteras-tu mot pour mot ce que tu viens de me dire ? Mot pour mot ?
— Oui.
— Eh bien, attends-moi.
J’attendis. Je m’efforçai de ne plus penser à rien. De faire le vide dans mon esprit, de laisser s’en écouler toute stochastique : avais-je cafouillé, surestimé mon jeu ? Je ne le croyais pas. Je jugeais que le temps était venu de révéler en partie ce à quoi j’excellais. Pour les besoins de la cause, je n’avais pas eu scrupule d’omettre le rôle de Carvajal dans l’affaire, mais cela excepté, je ne dissimulais aucun point. Et je me sentis libéré d’un poids énorme. Une impression de soulagement profond m’envahissait, maintenant que j’avais démasqué mes batteries.
Au bout d’un laps de temps qui dura peut-être quinze minutes, Mardokian revint. Le maire l’accompagnait. Ils firent quelques pas dans le bureau et s’arrêtèrent côte à côte, couple étrangement disparate, l’Arménien au teint bistre et à la taille démesurée, Quinn beaucoup plus petit, trapu et blond. Ils avaient un air terriblement solennel.
— Répète au maire ce que tu m’as dit tout à l’heure, Lew, m’enjoignit Mardokian.
Je ne me fis pas prier, je ressortis mes révélations au sujet de mon don de double vue, utilisant autant que possible les mêmes phrases, les mêmes termes. Quinn m’écouta avec un visage de pierre. Quand j’eus terminé, il demanda :