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Quatrevingt-Treize

Электронная книга - «Quatrevingt-Treize». Краткое содержание книги:

Initialement pr?vu pour une trilogie qui aurait compris, outre L'homme qui rit, roman consacr? ? l'aristocratie, un volume sur la monarchie, Quatrevingt-Treize, ?crit ? Guernesey de d?cembre 1872 ? juin 1873, apr?s l'?chec de Hugo aux ?lections de janvier 1872, ach?ve la r?flexion de l'?crivain sur la R?volution ? la lumi?re de la Commune et tente de r?pondre ? ces questions: ? quelles conditions une r?volution peut-elle cr?er un nouvel ordre des choses? 1793 ?tait-il, est-il toujours n?cessaire? Le roman valut ? son auteur la haine des conservateurs.
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– Hommes qui m’écoutez, je suis Gouge-le-Bruant, surnommé Brise-bleu, parce que j’ai exterminé beaucoup des vôtres, et surnommé aussi l’Imânus, parce que j’en tuerai encore plus que je n’en ai tué; j’ai eu le doigt coupé d’un coup de sabre sur le canon de mon fusil à l’attaque de Granville, et vous avez fait guillotiner à Laval mon père et ma mère et ma sœur Jacqueline, âgée de dix-huit ans. Voilà ce que je suis.

Je vous parle au nom de monseigneur le marquis Gauvain de Lantenac, vicomte de Fontenay, prince breton, seigneur des sept forêts, mon maître.

Sachez d’abord que monseigneur le marquis, avant de s’enfermer dans cette tour où vous le tenez bloqué, a distribué la guerre entre six chefs, ses lieutenants; il a donné à Delière le pays entre la route de Brest et la route d’Entrée; à Treton le pays entre la Roë et Laval; à Jacquet, dit Taillefer, la lisière du Haut-Maine; à Gaulier, dit Grand-Pierre, Château-Gontier; à Lecomte, Craon; Fougères, à monsieur Dubois-Guy, et toute la Mayenne à monsieur de Rochambeau; de sorte que rien n’est fini pour vous par la prise de cette forteresse, et que, lors même que monseigneur le marquis mourrait, la Vendée de Dieu et du Roi ne mourra pas.

Ce que j’en dis, sachez cela, est pour vous avertir. Monseigneur est là, à mes côtés. Je suis la bouche par où passent ses paroles. Hommes qui nous assiégez, faites silence.

Voici ce qu’il importe que vous entendiez:

N’oubliez pas que la guerre que vous nous faites n’est point juste. Nous sommes des gens qui habitons notre pays, et nous combattons honnêtement, et nous sommes simples et purs sous la volonté de Dieu comme l’herbe sous la rosée. C’est la république qui nous a attaqués; elle est venue nous troubler dans nos campagnes, et elle a brûlé nos maisons et nos récoltes et mitraillé nos métairies, et nos femmes et nos enfants ont été obligés de s’enfuir pieds nus dans les bois pendant que la fauvette d’hiver chantait encore.

Vous qui êtes ici et qui m’entendez, vous nous avez traqués dans la forêt, et vous nous cernez dans cette tour; vous avez tué ou dispersé ceux qui s’étaient joints à nous; vous avez du canon; vous avez réuni à votre colonne les garnisons et postes de Mortain, de Barenton, de Teilleul, de Landivy, d’Évran, de Tinteniac et de Vitré, ce qui fait que vous êtes quatre mille cinq cents soldats qui nous attaquez; et nous, nous sommes dix-neuf hommes qui nous défendons.

Nous avons des vivres et des munitions.

Vous avez réussi à pratiquer une mine et à faire sauter un morceau de notre rocher et un morceau de notre mur.

Cela a fait un trou au pied de la tour, et ce trou est une brèche par laquelle vous pouvez entrer, bien qu’elle ne soit pas à ciel ouvert et que la tour, toujours forte et debout, fasse voûte au-dessus d’elle.

Maintenant vous préparez l’assaut.

Et nous, d’abord monseigneur le marquis, qui est prince de Bretagne et prieur séculier de l’abbaye de Sainte-Marie de Lantenac, où une messe de tous les jours a été fondée par la reine Jeanne, ensuite les autres défenseurs de la tour, dont est monsieur l’abbé Turmeau, en guerre Grand-Francœur, mon camarade Guinoiseau, qui est capitaine du Camp-Vert, mon camarade Chante-en-Hiver, qui est capitaine du camp de l’Avoine, mon camarade la Musette, qui est capitaine du camp des Fourmis, et moi, paysan, qui suis né au bourg de Daon, où coule le ruisseau Moriandre, nous tous, nous avons une chose à vous dire.

Hommes qui êtes au bas de cette tour, écoutez.

Nous avons en nos mains trois prisonniers, qui sont trois enfants. Ces enfants ont été adoptés par un de vos bataillons, et ils sont à vous. Nous vous offrons de vous rendre ces trois enfants.

À une condition.

C’est que nous aurons la sortie libre.

Si vous refusez, écoutez bien, vous ne pouvez attaquer que de deux façons: par la brèche, du côté de la forêt; ou par le pont, du côté du plateau. Le bâtiment sur le pont a trois étages; dans l’étage d’en bas, moi l’Imânus, moi qui vous parle, j’ai fait mettre six tonnes de goudron et cent fascines de bruyères sèches; dans l’étage d’en haut, il y a de la paille; dans l’étage du milieu, il y a des livres et des papiers; la porte de fer qui communique du pont avec la tour est fermée, et monseigneur en a la clef sur lui; moi, j’ai fait sous la porte un trou, et par ce trou passe une mèche soufrée dont un bout est dans une des tonnes de goudron et l’autre bout à la portée de ma main, dans l’intérieur de la tour; j’y mettrai le feu quand bon me semblera. Si vous refusez de nous laisser sortir, les trois enfants seront placés dans le deuxième étage du pont, entre l’étage où aboutit la mèche soufrée et où est le goudron, et l’étage où est la paille, et la porte de fer sera refermée sur eux. Si vous attaquez par le pont, ce sera vous qui incendierez le bâtiment; si vous attaquez par la brèche, ce sera nous; si vous attaquez à la fois par la brèche et par le pont, le feu sera mis à la fois par vous et par nous; et, dans tous les cas, les trois enfants périront.

À présent, acceptez ou refusez.

Si vous acceptez, nous sortons.

Si vous refusez, les enfants meurent.

J’ai dit.

L’homme qui parlait du haut de la tour se tut.

Une voix d’en bas cria:

– Nous refusons.

Cette voix était brève et sévère. Une autre voix moins dure, ferme pourtant, ajouta:

– Nous vous donnons vingt-quatre heures pour vous rendre à discrétion.

Il y eut un silence, et la même voix continua:

– Demain, à pareille heure, si vous n’êtes pas rendus, nous donnons l’assaut.

Et la première voix reprit:

– Et alors pas de quartier.

À cette voix farouche, une autre voix répondit du haut de la tour. On vit entre deux créneaux se pencher une haute silhouette dans laquelle on put, à la lueur des étoiles, reconnaître la redoutable figure du marquis de Lantenac, et cette figure d’où un regard tombait dans l’ombre et semblait chercher quelqu’un, cria:

– Tiens, c’est toi, prêtre!

– Oui, c’est moi, traître! répondit la rude voix d’en bas.

XI AFFREUX COMME L’ANTIQUE

La voix implacable en effet était la voix de Cimourdain; la voix plus jeune et moins absolue était celle de Gauvain.

Le marquis de Lantenac, en reconnaissant l’abbé Cimourdain, ne s’était pas trompé.

En peu de semaines, dans ce pays que la guerre civile faisait sanglant, Cimourdain, on le sait, était devenu fameux; pas de notoriété plus lugubre que la sienne; on disait: Marat à Paris, Châlier à Lyon, Cimourdain en Vendée. On flétrissait l’abbé Cimourdain de tout le respect qu’on avait eu pour lui autrefois; c’est là l’effet de l’habit de prêtre retourné. Cimourdain faisait horreur. Les sévères sont des infortunés; qui voit leurs actes les condamne, qui verrait leur conscience les absoudrait peut-être. Un Lycurgue qui n’est pas expliqué semble un Tibère. Quoi qu’il en fût, deux hommes, le marquis de Lantenac et l’abbé Cimourdain, étaient égaux dans la balance de haine; la malédiction des royalistes sur Cimourdain faisait contre-poids à l’exécration des républicains pour Lantenac. Chacun de ces deux hommes était, pour le camp opposé, le monstre; à tel point qu’il se produisit ce fait singulier que, tandis que Prieur de la Marne à Granville mettait à prix la tête de Lantenac, Charette à Noirmoutier mettait à prix la tête de Cimourdain.

Disons-le, ces deux hommes, le marquis et le prêtre, étaient jusqu’à un certain point le même homme. Le masque de bronze de la guerre civile a deux profils, l’un tourné vers le passé, l’autre tourné vers l’avenir, mais aussi tragiques l’un que l’autre. Lantenac était le premier de ces profils, Cimourdain était le second; seulement l’amer rictus de Lantenac était couvert d’ombre et de nuit, et sur le front fatal de Cimourdain il y avait une lueur d’aurore.

Cependant la Tourgue assiégée avait un répit.

Grâce à l’intervention de Gauvain, on vient de le voir, une sorte de trêve de vingt-quatre heures avait été convenue.

L’Imânus, du reste, était bien renseigné, et, par suite des réquisitions de Cimourdain, Gauvain avait maintenant sous ses ordres quatre mille cinq cents hommes, tant garde nationale que troupe de ligne, avec lesquels il cernait Lantenac dans la Tourgue, et il avait pu braquer contre la forteresse douze pièces de canon, six du côté de la tour, sur la lisière de la forêt, en batterie enterrée, et six du côté du pont, sur le plateau, en batterie haute. Il avait pu faire jouer la mine, et la brèche était ouverte au pied de la tour.

Ainsi, sitôt les vingt-quatre heures de trêve expirées, la lutte allait s’engager dans les conditions que voici:

Sur le plateau et dans la forêt, on était quatre mille cinq cents.

Dans la tour, dix-neuf.

Les noms de ces dix-neuf assiégés peuvent être retrouvés par l’histoire dans les affiches de mise hors la loi. Nous les rencontrerons peut-être.

Pour commander à ces quatre mille cinq cents hommes qui étaient presque une armée, Cimourdain aurait voulu que Gauvain se laissât faire adjudant général. Gauvain avait refusé, et avait dit: «Quand Lantenac sera pris, nous verrons. Je n’ai encore rien mérité.»

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