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Si c'est un homme

Электронная книга - «Si c'est un homme». Краткое содержание книги:

On est volontiers persuadé d'avoir lu beaucoup de choses à propos de l'holocauste, on est convaincu d'en savoir au moins autant. Et, convenons-en avec une sincérité égale au sentiment de la honte, quelquefois, devant l'accumulation, on a envie de crier grâce. C'est que l'on n'a pas encore entendu Levi analyser la nature complexe de l'état du malheur. Peu l'ont prouvé aussi bien que Levi, qui a l'air de nous retenir par les basques au bord du menaçant oubli : si la littérature n'est pas écrite pour rappeler les morts aux vivants, elle n'est que futilité. Angelo Rinaldi. 'Si c'est un homme', occupe une place centrale dans la littérature de témoignage sur l'extermination des Juifs d'Europe et l'univers concentrationnaire.J.-B. Marongiu – Libération
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4. Êtes-vous retourné a Auschwitz après votre libération?

Je suis retourné à Auschwitz en 1965, à l'occasion d'une cérémonie commémorative de la libération des camps Comme j'ai eu l'occasion de le dire dans mes livres, l'empire concentrationnaire d'Auschwitz comprenait non pas un, mais une quarantaine de Lager, le camp d'Auschwitz proprement dit, édifie a la périphérie de la petite ville du même nom (en polonais Oswiçcim) pouvait contenir environ vingt mille prisonniers et constituait en quelque sorte la capitale administrative de cette agglomération, venait ensuite le Lager (ou plus exactement les Lager, de trois à cinq selon le moment) de Birkenau, qui alla jusqu'à contenir soixante mille prisonniers, dont quarante mille femmes, et où étaient installés les fours crématoires et les chambres à gaz, et enfin un nombre toujours variable de camps de travail, situés parfois à des centaines de kilomètres de la «capitale» Le camp où j'étais, appelé Monowitz, était le plus grand de ceux-ci, ayant contenu jusqu'à douze mille prisonniers environ Il était situé à sept kilomètres à peu près à l'est d'Auschwitz. Toute l'étendue des lieux se trouve aujourd'hui en territoire polonais

La visite au Camp Principal ne m'a pas fait grande impression le gouvernement polonais l'a transformé en une sorte de monument national, les baraques ont ete nettoyées et repeintes, on a plante des arbres et dessiné des plates-bandes Il y a un musée où sont exposés de pitoyables vestiges des tonnes de cheveux humains, des centaines de milliers de lunettes, des peignes, des blaireaux, des poupées, des chaussures d'enfants, mais cela reste un musée, quelque chose de fige, de reordonne, d'artificiel Le camp tout entier m'a fait l'effet d'un musée Quant à mon Lager, il n'existe plus, l'usine de caoutchouc a laquelle il était annexe, et qui est devenue propriété polonaise, s'est tellement agrandie qu'elle en a complètement recouvert l'emplacement.

Par contre, j'ai éprouvé un sentiment de violente angoisse en pénétrant dans le Lager de Birkenau, que je n'avais jamais vu à l'époque où j'étais prisonnier. Là, rien n'a changé: il y avait de la boue, et il y a encore de la boue, ou bien une poussière suffocante l'été; les baraques (celles qui n'ont pas été incendiées lors du passage du front) sont restées comme elles étaient: basses, sales, faites de planches disjointes, avec un sol de terre battue; il n'y a pas de couchettes, mais de larges planches de bois nu superposées jusqu'au plafond. Là, rien n'a été enjolivé. J'étais avec une amie, Giuliana Tedeschi, rescapée de Birkenau. Elle m'a dit que sur chacune de ces planches – de 1,80 m sur 2 – on faisait dormir jusqu'à neuf femmes. Elle m'a fait remarquer que de la fenêtre on voit les ruines du four crématoire; à cette époque-là, on voyait la flamme en haut de la cheminée. Elle avait demandé aux anciennes: «Qu'est-ce que c'est que ce feu?», et elle s'était entendu répondre: «C'est nous qui brûlons.»

Face au triste pouvoir évocateur de ces lieux, chaque ancien déporté réagit de façon différente, mais on peut cependant distinguer deux catégories bien définies. Appartiennent à la première ceux qui refusent d'y retourner ou même d'en parler, ceux qui voudraient oublier sans y parvenir et sont tourmentés par des cauchemars, enfin ceux qui au contraire ont tout oublié, tout refoulé, et ont recommencé à vivre en partant de zéro. J'ai remarqué que ce sont tous en général des individus qui ont échoué au Lager «par accident», c'est-à-dire sans engagement politique précis; pour eux, la souffrance a été une expérience traumatisante mais dénuée de signification et d'enseignement, comme un malheur ou une maladie: pour eux, le souvenir est un peu comme un corps étranger qui s'est introduit douloureusement dans leur vie, et qu'ils ont cherché (ou qu'ils cherchent encore) à éliminer. Dans la seconde catégorie par contre, on trouve les ex-prisonniers politiques, ou des individus qui possè- dent, d'une manière ou d'une autre, une éducation politique, une conviction religieuse ou une forte conscience morale. Pour eux, se souvenir est un devoir: eux ne veulent pas oublier, et surtout ne veulent pas que le monde oublie, car ils ont compris que leur expérience avait un sens et que les Lager n'ont pas été un accident, un imprévu de l'Histoire.

Les Lager nazis ont été l'apogée, le couronnement du fascisme européen, sa manifestation la plus monstrueuse; mais le fascisme existait déjà avant Hitler et Mussolini, et il a survécu, ouvertement ou sous des formes dissimulées, à la défaite de la Seconde Guerre mondiale. Partout où, dans le monde, on commence par bafouer les libertés fondamentales de l'homme et son droit à l'égalité, on glisse rapidement vers le système concentrationnaire, et c'est une pente sur laquelle il est difficile de s'arrêter. Je connais beaucoup d'anciens déportés qui, ayant parfaitement compris quelle terrible leçon recelait leur expérience, retournent chaque année dans «leur» camp et y conduisent des jeunes en pèlerinage. Moi-même je le ferais volontiers si j'en avais le temps, et si je n'avais pas le sentiment que j'atteins le même but en écrivant des livres, et en acceptant de les commenter à mes jeunes lecteurs.

5. Pourquoi parlez-vous seulement des Lager allemands, et ne dites-vous rien des camps russes?

Comme je l'ai dit en répondant à la première question, je préfère le rôle de témoin à celui de juge: j'ai à témoigner, et à témoigner de ce que j'ai vu et subi. Mes livres ne sont pas des ouvrages d'histoire: en les écrivant, je me suis limité à rapporter les faits dont j'avais une expérience directe, excluant ceux dont je n'ai eu connaissance que plus tard, par les livres et les journaux. Vous remarquerez, par exemple, que je n'ai pas cité les chiffres du massacre d'Auschwitz, pas plus que je n'ai décrit le mécanisme des chambres à gaz et des fours crématoires: cela, parce que ce sont des données que je ne connaissais pas quand j'étais au Lager, et que je n'ai possédées que par la suite, en même temps que tout le monde.

C'est pour la même raison que je ne parle généralement pas des camps russes: par bonheur, je n'y suis pas allé, et je ne pourrais que répéter à leur sujet ce que j'en ai lu, c'est-à-dire ce que savent tous ceux qui se sont intéressés à la question. Bien entendu, il ne faudrait pas croire pour autant que je veuille me dérober au devoir qu'a tout homme de se faire une opinion et de l'exprimer. Au-delà de ressemblances évidentes, je crois pouvoir observer d'importantes différences entre les camps soviétiques et les Lager nazis.

La principale de ces différences tient aux buts poursuivis. De ce point de vue, les Lager allemands constituent un phénomène unique dans l'histoire pourtant sanglante de l'humanité: à l'antique objectif visant à éliminer ou à terroriser l'adversaire politique, ils ont adjoint un objectif moderne et monstrueux, celui de rayer de la surface du globe des peuples entiers avec leurs cultures. A partir de 1941 environ, les Lager allemands deviennent de gigantesques machines de mort: les chambres à gaz et les fours crématoires avaient été délibérément conçus pour détruire des vies et des corps humains par millions; l'horrible record en revient à Auschwitz, avec 24000 morts en une seule journée au mois d'août 1944 Certes, les camps soviétiques n'étaient, et ne sont toujours pas des endroits où il fait bon vivre, mais même dans les années les plus sombres du stalinisme la mort des internes n y était pas un but déclaré c'était un accident assez fréquent, et accepté avec une indifférence brutale, mais qui n'était pas expressément voulu, c'était en somme une conséquence possible de la faim, du froid, des épidémies, de l'épuisement Pour compléter cette lugubre comparaison entre deux types d'enfer, il faut ajouter qu'en général on entrait dans les Lager allemands pour ne plus en sortir il n'y était prévu d'autre issue que la mort, alors que la réclusion dans les camps soviétiques avait toujours un terme du temps de Staline, les «coupables.» étaient parfois condamnes a de très longues peines (qui pouvaient aller jusqu'à quinze ou vingt ans) avec une épouvantable désinvolture, mais il leur restait toutefois, si faible fût-il, un espoir de liberté

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