Extension du domaine de la lutte
- Автор: Уэльбек Мишель
- Год: 15
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Extension du domaine de la lutte». Краткое содержание книги:
Eh bien je suis reparti chez moi. Moi, du moment qu'on me paye, ha ha ha!…
Au métro Sèvres-Babylone, j'ai vu un graffiti étrange: " Dieu a voulu des inégalités, pas des injustices ", disait l'inscription. Je me suis demandé qui était cette personne si bien informée des desseins de Dieu.
VIII
Généralement, le week-end, je ne vois personne. Je reste chez moi, je fais un peu de rangement; je déprime gentiment.
Cependant, ce samedi, entre vingt et vingt-trois heures, un moment social a lieu. Je vais manger avec un ami prêtre dans un restaurant mexicain. Le restaurant est bon; de ce côté-là, pas de problème. Mais mon ami est-il encore mon ami?
Nous avons fait nos études ensemble; nous avions vingt ans. De bien jeunes gens. Maintenant, nous en avons trente. Son diplôme d'ingénieur une fois obtenu, il est parti au séminaire; il a bifurqué. Aujourd'hui, le voilà curé à Vitry. Ce n'est pas une paroisse facile.
Je mange une galette aux haricots rouges, et Jean-Pierre Buvet me parle de sexualité. D'après lui, l'intérêt que notre société feint d'éprouver pour l'érotisme (à travers la publicité, les magazines, les médias en général) est tout à fait factice. La plupart des gens, en réalité, sont assez vite ennuyés par le sujet; mais ils prétendent le contraire, par une bizarre hypocrisie à l'envers.
Il en vient à sa thèse. Notre civilisation, dit-il, souffre d'épuisement vital. Au siècle de Louis XIV, où l'appétit de vivre était grand, la culture officielle mettait l'accent sur la négation des plaisirs et de la chair; rappelait avec insistance que la vie mondaine n'offre que des joies imparfaites, que la seule vraie source de félicité est en Dieu. Un tel discours, assure-t-il, ne serait plus toléré aujourd'hui. Nous avons besoin d'aventure et d'érotisme, car nous avons besoin de nous entendre répéter que la vie est merveilleuse et excitante; et c'est bien entendu que nous en doutons un peu.
J'ai l'impression qu'il me considère comme un symbole pertinent de cet épuisement vital. Pas de sexualité, pas d'ambition; pas vraiment de distractions, non plus. Je ne sais que lui répondre; j'ai l'impression que tout le monde est un peu comme ça. Je me considère comme un type normal. Enfin peut-être pas exactement, mais qui l'est exactement, hein? Disons, normal à 80 %.
Pour dire quelque chose je fais cependant observer que de nos jours tout le monde a forcément, à un moment ou un autre de sa vie, l'impression d'être un raté. On tombe d'accord là-dessus.
La conversation s'enlise. Je chipote mon vermicelle caramélisé. Il me conseille de retrouver Dieu, ou d'entamer une psychanalyse; je sursaute au rapprochement. Il développe, il s'intéresse à mon cas; il a l'air de penser que je file un mauvais coton. Je suis seul, beaucoup trop seul; cela n'est pas naturel, selon lui.
Nous prenons un alcool; il abat ses cartes. D'après lui, Jésus est la solution; la source de vie. D'une vie riche et vivante. " Tu dois accepter ta nature divine! " s'exclame-t-il; on se retourne à la table à côté. Je me sens un peu fatigué; j'ai l'impression que nous débouchons sur une impasse. À tout hasard, je souris. Je n'ai pas beaucoup d'amis, je ne tiens pas à perdre celui-là. " Tu dois accepter ta nature divine… ", répète-t-il plus doucement; je promets que je ferai un effort. Je rajoute quelques phrases, je m'efforce de rétablir un consensus.
Ensuite un café, et chacun chez soi. Finalement, c'était une bonne soirée.
IX
Six personnes sont maintenant réunies autour d'une table ovale assez jolie, probablement en simili-acajou. Les rideaux, d'un vert sombre, sont tirés; on se croirait plutôt dans un petit salon. Je pressens subitement que la réunion va durer toute la matinée.
Le premier représentant du ministère de l'Agriculture a les yeux bleus. Il est jeune, a de petites lunettes rondes, il devait être étudiant il y a encore peu de temps. Malgré sa jeunesse, il donne une remarquable impression de sérieux. Toute la matinée il prendra des notes, parfois aux moments les plus inattendus. Il s'agit manifestement d'un chef, ou du moins d'un futur chef.
Le second représentant du ministère est un homme d'âge moyen, avec un collier de barbe, comme les précepteurs sévères du Club des Cinq. Il semble exercer un grand ascendant sur Catherine Lechardoy, qui est assise à ses côtés. C'est un théoricien. Toutes ses interventions seront autant de rappels à l'ordre concernant l'importance de la méthodologie et, plus généralement, d'une réflexion préalable à l'action. En l'occurrence je ne vois pas pourquoi: le logiciel est déjà acheté, il n'y a plus besoin de réfléchir, mais je m'abstiens de le dire. Je sens immédiatement qu'il ne m'aime pas. Comment gagner son amour? Je décide qu'à plusieurs reprises dans la matinée j'appuierai ses interventions avec une expression d'admiration un peu bête, comme s'il venait soudain de me révéler d'étonnantes perspectives, pleines de sagesse et d'ampleur. Il devrait normalement en conclure que je suis un garçon plein de bonne volonté, prêt à m'engager sous ses ordres dans la direction juste.
Le troisième représentant du ministère est Catherine Lechardoy. La pauvre a l'air un peu triste, ce matin; toute sa combativité de la dernière fois semble l'avoir abandonnée. Son petit visage laid est tout renfrogné, elle essuie régulièrement ses lunettes. Je me demande même si elle n'a pas pleuré; je l'imagine très bien éclatant en sanglots, le matin au moment de s'habiller, seule.
Le quatrième représentant du ministère est une espèce de caricature du socialiste agricole: il porte des bottes et une parka, comme s'il revenait d'une expédition sur le terrain; il a une grosse barbe et fume la pipe; je n'aimerais pas être son fils. Devant lui sur la table il a ostensiblement posé un livre intitulé: La Fromagerie devant les techniques nouvelles. Je n'arrive pas à comprendre ce qu'il fait là, il ne connaît manifestement rien au sujet traité; peut-être est-il un représentant de la base. Quoi qu'il en soit il semble s'être donné pour objectif de tendre l'atmosphère et de provoquer un conflit au moyen de remarques répétitives sur " l'inutilité de ces réunions qui n'aboutissent jamais à rien ", ou bien sur " ces logiciels choisis dans un bureau du ministère et qui ne correspondent jamais aux besoins réels des gars, sur le terrain ".
Face à lui il y a un type de ma boîte qui répond inlassablement à ses objections – à mon avis de manière assez maladroite – en feignant de croire que l'autre exagère volontairement, voire qu'il s'agit d'une pure plaisanterie. C'est un de mes supérieurs hiérarchiques; je crois qu'il s'appelle Norbert Lejailly. Je ne savais pas qu'il serait là, et je ne peux pas dire que je sois ravi de sa présence. Cet homme a exactement le faciès et le comportement d'un porc. Il saisit la moindre occasion pour rire, longuement et grassement. Quand il ne rit pas il se frotte lentement les mains l'une contre l'autre. Il est replet, voire obèse, et son autosatisfaction, que rien de solide ne semble venir appuyer, m'est habituellement insupportable. Mais ce matin je me sens vraiment très bien, à deux reprises je rirai même avec lui, en écho à ses bons mots.