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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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Je traversai rapidement la salle principale, le salon et la cuisine. Il n'y avait là que des bibelots suisses, des paperasses, des vieux journaux. Je montai dans les chambres. Il y en avait trois. Celle où j'avais dormi la première fois était toujours aussi neutre, avec son petit lit et ses meubles engoncés. Celle de Böhm sentait le moisi et la tristesse. Les couleurs étaient fanées, les meubles s'entassaient sans raison apparente. Je fouillai tout: armoire, secrétaire, commodes. Chaque meuble était à peu près vide. Je regardai sous le lit, les tapis. Je décollai des coins de papier peint. Rien. Excepté d'anciennes photos d'une femme dans un vieux carton, au bas d'une armoire. J'observai un instant ces clichés. C'était une petite femme aux traits vagues, à la silhouette fragile, sur fond de paysages tropicaux. Sans aucun doute Mme Böhm. Sur les photos les plus récentes – couleurs passées des années soixante-dix -, elle semblait avoir la quarantaine. Je passai à la dernière chambre. J'y surpris encore la même atmosphère désuète mais rien de plus. Je redescendis l'étroit escalier en essuyant la poussière qui collait à mes vêtements.

A travers les fenêtres, le jour se levait. Un filet doré caressait le dos des meubles et les arêtes des multiples estrades qui jaillissaient, sans raison apparente, aux quatre coins de la pièce principale. Je m'assis sur l'une d'elles. Il manquait décidément beaucoup de choses dans cette maison: le dossier médical de Max Böhm (un transplanté cardiaque devait posséder une foule d'ordonnances, de scanners, d'électrocardiogram-mes…), les souvenirs classiques d'une existence de voyageur – babioles africaines, tapis orientaux, trophées de chasse… -, les traces d'un passé professionnel -je n'avais pas même trouvé un dossier de retraite, pas plus que des relevés de banque ou des feuilles d'impôts. A supposer que Böhm ait voulu tirer un trait radical sur son passé, il ne s'y serait pas pris autrement. Pourtant, il devait y avoir ici, quelque part, une planque.

Je regardai ma montre: sept heures quinze. En cas d'enquête judiciaire, la police n'allait pas tarder à venir, ne serait-ce que pour mettre les scellés. A regret, je me levai et me dirigeai vers la porte. Je l'ouvris, puis songeai tout à coup aux marches. Dans la grande salle, les estrades composaient autant de cachettes idéales. Je revins sur mes pas et frappai sur leurs côtés. Elles étaient creuses. Je fonçai en bas, dans le réduit, pris quelques outils et remontai aussitôt. En vingt minutes, j'avais ouvert les sept marches du salon de Böhm, avec un minimum de dégâts. Devant moi s'étalaient trois enveloppes kraft, scellées, poussiéreuses et anonymes.

Je regagnai ma voiture et mis le cap vers les collines qui surplombent Montreux, en quête d'un lieu tranquille. Dix kilomètres plus tard, au détour d'une route isolée, je me garai dans un bois, trempé encore par la rosée. Mes mains tremblaient lorsque j'ouvris la première enveloppe.

Elle contenait le dossier médical d'Irène Böhm, née Irène Fogel, à Genève, en 1942. Décédée en août 1977, à l'hôpital Bellevue, à Lausanne, des suites d'un cancer généralisé. Le dossier ne contenait que quelques radiographies, diagrammes et ordonnances, puis s'achevait sur un certificat de décès, auquel étaient joints un télégramme à l'adresse de Max Böhm et une lettre de condoléances du Dr Lierbaum, médecin traitant d'Irène. Je regardai la petite enveloppe. Elle portait l'adresse de Max Böhm en 1977: 66, avenue Bokassa, Bangui, Centrafrique. Mon cœur courait au galop. Le Centrafrique avait été la dernière adresse africaine de Böhm. Ce pays tristement célèbre pour la folie de son tyran éphémère, l'empereur Bokassa. Cet éclat de jungle, torride et humide, enfoui dans le cœur de l'Afrique – enfoui aussi au plus profond de mon passé.

J'ouvris la vitre et respirai l'air du dehors, puis continuai de feuilleter la chemise. Je trouvai de nouvelles photos de la frêle épouse, mais aussi d'autres clichés, représentant Max Böhm et un jeune garçon d'environ treize ans, dont la ressemblance avec l'ornithologue était frappante. C'était le même courtaud, aux cheveux blonds taillés en brosse, avec des yeux bruns et un cou d'animal musclé. Pourtant, il voyageait dans ses yeux une rêverie, une nonchalance qui ne cadraient pas avec la raideur de Böhm. Les photos dataient visiblement de la même époque – les années soixante-dix. La famille était au complet: le père, la mère, le fils. Mais pourquoi Böhm cachait-il ces images banales sous une estrade? Et où était aujourd'hui ce fils?

La seconde enveloppe ne contenait qu'une radiographie thoracique, sans date, sans nom, sans commentaire. Une seule certitude: sur l'image opaque, se dessinait un cœur. Et, au centre de l'organe, se découpait une minuscule tache claire, aux contours précis, dont je n'aurais su dire s'il s'agissait d'une imperfection de l'image ou d'un caillot clair «dans» l'organe. Je pensai à la greffe de Max Böhm. Cette image représentait sans doute un des deux cœurs du Suisse. Le premier ou le second? Je rangeai soigneusement le document.

Enfin j'ouvris la dernière enveloppe – et restai pétrifié. Devant moi, se déployait le spectacle le plus atroce qu'on puisse imaginer. Des photographies en noir et blanc, représentant une sorte d'abattoir humain, avec des cadavres d'enfants suspendus à des crochets – des pantins de chair, offrant des rosaces de sang à la place des bras ou du sexe; des visages aux lèvres déchirées, aux orbites vides; des bras, des jambes, des membres épars, poussés sur un coin d'étal; des têtes, brunâtres de croûtes, roulées sur de longues tables, vous fixant avec leurs yeux secs. Tous les cadavres, sans exception, étaient de race noire.

Ce lieu abject n'était pas un simple mouroir. Les murs étaient carrelés de blanc, comme ceux d'une clinique ou d'une morgue, des instruments chirurgicaux brillaient çà et là. Il s'agissait plutôt d'un laboratoire funeste ou d'une abominable salle de tortures. L'antre secret d'un monstre qui se livrait à des pratiques d'épouvante. Je sortis de la voiture. Mon torse était oppressé par le dégoût et la nausée. De longues minutes s'écoulèrent ainsi, dans la fraîcheur matinale. De temps à autre je jetais un nouveau regard aux images. Je tentais de m'imprégner de leur réalité, de les apprivoiser, afin de mieux les cerner. Impossible. La crudité des clichés, le grain de l'image donnaient une présence hallucinante à cette armée de cadavres. Qui pouvait avoir commis de telles horreurs, et pourquoi?

Je revins à la voiture, fermai les trois enveloppes et jurai de ne pas les rouvrir de sitôt. Je tournai le contact et redescendis vers Montreux, les larmes aux yeux.

5

Je mis le cap vers le centre-ville, puis empruntai l'avenue qui longe le lac. Je me garai dans le parking de l'Hôtel de la Terrasse, clair et royal. Le soleil déversait déjà sa lumière sur les flots atones du Léman. Le paysage semblait s'enflammer dans un halo doré. Je m'installai dans les jardins de l'hôtel, face au lac et aux montagnes embrumées qui encadraient le paysage.

Au bout de quelques minutes, le serveur apparut. J'optai pour un thé chinois bien frappé. Je tentai de réfléchir. La mort de Böhm. Les mystères autour de son cœur. La fouille matinale et ses terrifiantes découvertes. C'était beaucoup pour un simple étudiant en quête de cigognes.

– Dernière promenade avant le départ?

Je me retournai. L'inspecteur Dumaz, rasé de près, se tenait devant moi. Il était habillé d'une veste légère en toile brune et d'un pantalon en lin clair.

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