Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants
- Автор: Энар Матиас
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Actes Sud
- ISBN: 978-2-7427-9362-4
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants». Краткое содержание книги:
Ainsi commence ce roman, tout en frôlements historiques, qui s’empare d’un fait exact pour déployer les mystères de ce voyage.
Troublant comme la rencontre de l’homme de la Renaissance avec les beautés du monde ottoman, précis et ciselé comme une pièce d’orfèvrerie, ce portrait de l’artiste au travail est aussi une fascinante réflexion sur l’acte de créer et sur le symbole d’un geste inachevé vers l’autre rive de la civilisation.
Car à travers la chronique de ces quelques semaines oubliées de l’Histoire, Mathias Enard esquisse une géographie politique dont les hésitations sont toujours aussi sensibles cinq siècles plus tard.
Le sculpteur n'a jamais rien vu de semblable.
Dix-huit piliers des plus beaux marbres, des dalles de serpentine et des placages de porphyre, quatre arcs en plein cintre qui portent un dôme vertigineux. Mesihi le conduit à l'étage, sur la galerie d'où l'on domine la salle de prière. Michelangelo n'a d'yeux que pour la coupole, et surtout, pour les fenêtres par lesquelles s'introduit, en force, un soleil découpé en carrés, une lumière joyeuse qui dessine des icônes sans images sur les parements.
Une telle impression de légèreté malgré la masse, un tel contraste entre l'austérité extérieure et l'élévation, la lévitation, presque, de l'espace intérieur, l'équilibre des proportions dans la simplicité magique du plan carré où s'inscrit parfaitement le cercle du dôme, le sculpteur en a presque les larmes aux yeux. Si seulement Giuliano da Sangallo son maître était là. Le vieil architecte florentin se mettrait sans doute immédiatement à dessiner, à relever des détails, à tracer des élévations.
En dessous de lui, dans le chœur, les fidèles se prosternent sur les innombrables tapis : Ils s'agenouillent, posent le front à terre, puis se relèvent, regardent leurs mains tendues devant eux comme s'ils tenaient un livre, avant de les porter à leurs oreilles pour mieux entendre une clameur silencieuse, et s'agenouillent à nouveau. Ils marmonnent, psalmodient, et le bruissement de toutes ces paroles inaudibles bourdonne et se mêle à la lumière pure, sans images pieuses, sans sculptures qui détournent de Dieu le regard ; seules quelques arabesques, des serpents d'encre noire, semblent flotter dans l'air.
Etres étranges que ces mahométans.
Etres étranges que ces mahométans et leur cathédrale si austère, sans même une image de leur Prophète. Par l'intermédiaire de Manuel, Mesihi explique à Michel-Ange que les enduits de plâtre blanc dissimulent les mosaïques et les fresques chrétiennes qui recouvraient autrefois les murs. Les calligraphies sont nos images, maître, celles de notre foi. Manuel déchiffre pour l'artiste les écritures barbares : Il n'y a de dieu que Dieu, Mohammad est le prophète de Dieu.
— Mohammad est ici celui que vous appelez Maometto, maître.
Celui que Dante envoie au cinquième cercle de l'Enfer, pense Michel-Ange avant de reprendre sa contemplation du bâtiment.
Constantinople, 19 mai 1506
A Buonarroto di Lodovico di Buonarrota Simoni in Firenze
Buonarroto, j'ai reçu aujourd'hui 19 mai une lettre de toi dans laquelle tu me recommandes Piero Aldobrandini et m'enjoins de faire ce qu'il me demande. Sache qu'il m'écrit jusqu'ici pour que je lui fasse fabriquer une lame de dague, et que j'y mette du mien pour qu'elle soit merveilleuse. J'ignore comment je pourrais le servir vite et bien : d'abord parce que ce n'est point ma profession, et ensuite car je n'ai pas de temps à y consacrer. Cependant je m'ingénierai pour qu'il soit satisfait, d'une manière ou d'une autre.
Pour vos affaires, et particulièrement celles de Giovan Simone, j'ai tout compris. J'aimerais qu'il s'installe dans ta boutique, car je souhaite l'aider autant que vous autres ; et si Dieu m'accorde son secours, comme toujours jusqu'à présent, j'espère avoir assez vite terminé ce que je dois réaliser ici, puis je rentrerai et j'accomplirai ce que je vous ai promis. Pour l'argent dont tu me dis que Giovan Simone veut l'investir dans un négoce, il me semble que tu devrais l'inciter à attendre mon retour, et nous réglerions tout d'un coup. Je sais que tu me comprends, et cela me suffit. Dis-lui de ma part que s'il voulait tout de même la somme dont tu me parles, il faudrait la prendre du compte Santa Maria Maggiore. D'ici je n'ai encore rien à vous envoyer, parce que je n'ai touché que peu d'argent sur mon travail, qui est encore chose douteuse, et qui pourrait provoquer ma ruine. Pour cela je vous demande d'être patients quelque temps, jusqu'à mon retour.
Quant au désir de Giovan Simone de me rejoindre, je ne le conseille pas pour le moment, car je réside ici dans une méchante chambre et je n'aurais point la possibilité de le recevoir comme il le faudrait. S'il insiste dis-lui qu'on ne peut pas venir jusqu'ici en une journée de cheval !
Rien de plus.
Priez Dieu pour moi et pour que tout aille bien.