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Les Habits Noirs Tome II - Cœur D’Acier

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome II - Cœur D’Acier». Краткое содержание книги:

Cet épisode nous conte l'ascension criminelle de la belle aventurière Marguerite Sadoulas, dite Marguerite de Bourgogne, devenue comtesse de Clare et l'un des principaux chefs des Habits noirs, ainsi que la lutte du jeune Roland de Clare, l'héritier légitime de la fortune et du nom de Clare, pour retrouver son héritage, convoité par les Habits noirs, et son identité.
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Roland fit un circuit et gagna péniblement la galerie qui longe la rue Corneille. Il fut soulagé en entrant dans ces ténèbres. La galerie était à peu près déserte. Roland s’assit sur une marche et laissa tomber sa tête entre ses mains. Il essayait de penser. Presque à ses pieds, dans la rue, une élégante voiture stationnait avec son cocher endormi sur le siège.

Derrière lui, des couples rares allaient et venaient. En somme, il faut des bosquets autour des bals champêtres: ces galeries solitaires faisaient office de bosquets.

Un couple s’arrêta, non loin de Roland qui n’avait garde de l’épier. Le quinquet lointain dessinait la forte carrure d’un homme, jeune encore et portant un costume de ville; la femme, toute jeune et de gracieuse tournure, avait un domino noir sans capuchon. Elle tenait son masque à la main.

– Il est honnête, dit-elle, plus honnête que je ne l’aurais cru. On n’y peut rien.

– Bah! fit l’homme aux épaules carrées, sans vous flatter, Madame la comtesse, il n’y a pas dans Paris une femme aussi belle que vous. Vous savez ce garçon-là par cœur, il vous aime à la folie; il fera tout ce que vous voudrez et nous comptons là-dessus.

Dans la manière dont furent prononcés ces mots: «Madame la comtesse», on aurait pu remarquer une petite pointe d’ironie.

Une bande de jeunes gens costumés tourna l’angle de la rue Corneille, précédée par deux masques qui avaient des torches. Mme la comtesse et son compagnon se reculèrent dans l’ombre du pilier, mais pas assez vite pour empêcher la lumière des torches de glisser un instant sur leurs visages.

L’homme avait raison: il n’y avait point dans Paris de femme plus belle que Marguerite Sadoulas dont les admirables cheveux s’étoilaient maintenant de pierreries et qui portait une rivière de diamants sur sa gorge nue.

L’homme était M. Lecoq, ni plus, ni moins: le grand M. Lecoq.

La bande titubante et hurlante se composait des clercs de l’étude Deban, qui avaient soupe outre mesure et qui traînaient en triomphe Joulou ivre mort dans son costume de Buridan débraillé et souillé.

– Il ne faut pourtant pas qu’on me le tue! murmura Marguerite en regardant la tête blême de Joulou qui pendait, inerte et stupide, sur les épaules de ses porteurs.

– Il faut qu’on vous le forge! répondit froidement M. Lecoq. Il est dur, on frappe fort. L’affaire en vaut la peine.

Jusqu’alors Roland n’avait rien entendu, ou plutôt les paroles passaient comme un vain son autour de ses oreilles. La voix de Marguerite elle-même n’avait produit sur lui aucune impression.

Une manière d’étudiant, vêtu d’une vareuse en peluche et coiffé d’un béret basque, enjamba les marches d’un bond et passa si près de Roland que le pan de la vareuse fouetta sa joue. L’étudiant s’arrêta immobile au haut des marches et plongea son regard dans l’ombre de la galerie.

– C’est pourtant bien la voiture! grommela-t-il.

– Ici, Comayrol! prononça tout bas M. Lecoq.

L’étudiant à la vareuse le rejoignit aussitôt.

Les compagnons de Joulou entraient à l’estaminet de l’hôtel Corneille et criaient à tue tête:

– Du punch! plusieurs baquets de punch pour célébrer les noces du seigneur comte et son héritage! Largesses aux manants! L’histoire est une sotte et le théâtre de la Porte-Saint -Martin ment comme un ribaud! Buridan a épousé Marguerite de Bourgogne la semaine passée et roule depuis ce temps-là dans les vignes! Du punch! un océan de punch! hymen! hyménée! Vive la Chartre! Le papa de Bretagne est enterré. Nous sommes chefs de nom et d’armes! Orsini, tavernier d’enfer, nous avons des angelots plein nos escarcelles! à boire! à boire! Liesse! liesse!

– Patron, dit Comayrol, en les montrant du doigt, voilà un tas de bavards qui, désormais, ne vous serviront guère. Ils sont bons à brûler.

– Pourquoi? demanda Marguerite.

– Bonsoir, comtesse, fit le faux étudiant.

Marguerite tendit la main à Comayrol, qui poursuivit au lieu de répondre à sa question.

– Est-ce qu’on ne pourrait pas trouver un endroit plus commode pour les affaires, patron?

– Nous sommes bien ici, répliqua M. Lecoq. Je suis pressé.

Comayrol se rapprocha de Roland qui semblait une masse noire, appuyée contre le pilier, et se pencha sur lui.

– Dormez-vous, la bonne vieille? demanda-t-il.

Comme Roland ne bougeait pas, il le poussa du pied. Roland s’affaissa de côté et resta immobile.

– C’est une souche! dit Lecoq. Laisse-la dormir et parle. Pourquoi ceux-ci sont-ils bons à brûler?

– Parce que, répondit Comayrol, Léon Malevoy a acheté et payé l’étude Deban, aujourd’hui même.

– Ah bah! fit Lecoq. Jolie opération! Et vous pensez qu’il va faire maison nette?

– Il nous connaît assez bien pour cela, repartit modestement Comayrol.

M. Lecoq était pensif.

– Il n’est pas encore temps de prendre les titres, murmura-t-il en se parlant à lui-même. M. le duc pourrait les réclamer, et cela gâterait tout. Laissons aller. Ce Léon Malevoy ne connaît pas toutes les charges de son étude… Et il n’y a de bon à brûler que ce pauvre vieux Deban, dont je ne donnerais pas dix louis… Voilà où mène la mauvaise conduite!

Comayrol dit Amen de bon cœur; Mme la comtesse eut un frisson sous son domino.

– J’ai froid, dit-elle, rentrons au bal.

– Non pas, ma toute belle, répliqua M. Lecoq. Si vous avez froid, marchons, cela réchauffe. Je suis ici pour plus d’une affaire, et celle que nous avons ensemble n’est pas finie. Quoi de nouveau au n° 10 de la rue Sainte-Marguerite, Comayrol?

Ce disant, il offrit son bras à sa compagne et tous trois remontèrent la galerie qui était déserte en ce moment.

«Au n° 10 de la rue Sainte-Marguerite», tels furent les premiers sons qui touchèrent utilement l’oreille et l’intelligence de Roland. Cela ne l’éveilla pas, car son engourdissement était profond et tenace, mais il essaya d’écouter comme on fait parfois en rêve, et certes, si Marguerite eût parlé à la place où elle était naguère, il l’eût entendue.

Mais Marguerite, avec ses compagnons, tournait, en ce moment l’angle de la galerie qui regarde le jardin du Luxembourg.

Il y eut un silence autour de Roland, ou plutôt ce ne fut pas plus qu’un murmure confus, fait de bruits lointains, tels que les clameurs de la place, la musique du bal et le tapage de l’estaminet Corneille, où l’étude Deban, bonne à brûler qu’elle était, s’amusait comme une bienheureuse autour de Joulou pétrifié.

Puis tout à coup d’autres voix s’élevèrent auprès de Roland qui sentit deux paires de mains éprouver les poches vides du vêtement neuf de la Davot. Il eut l’instinctif désir de repousser cette agression. Pour la première fois il comprit l’étrange paralysie qui garrottait ses membres. Il était comme au lendemain de sa blessure, complètement perclus, mais sa pensée vivait.

– Rien à frire! dit une voix. La pauvre diablesse n’en peut plus! Elle n’ira pas dire à Toulonnais que nous avons visité ses poches!

– C’est drôle, répliqua l’autre voix: il y en a qui meurent de faim à Paris!

Les deux interlocuteurs tournèrent le dos à Roland et entrèrent sous la galerie.

– Une belle coquine tout de même, cette Mme la comtesse, reprit celui qui avait parlé le premier.

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