La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]». Краткое содержание книги:
Le Führer écoute, médite, se repose. Il regarde les sommets glacés. Il lui faut choisir : de part et d’autre il sent l’impatience monter. Papen pousse ses avantages, Roehm rassemble ses troupes, Himmler et Heydrich lancent déjà leurs tueurs sur les routes du Reich et les soldats de l’Ordre noir n’attendent plus qu’un signe pour traquer leurs victimes. Heure après heure, alors que l’Allemagne se passionne pour les résultats du Championnat national de football, que les joueurs enregistent que, dans le pari couplé du Derby de Hambourg, lors des deuxième et troisième courses, Tilly et Mitternach sont dans les rapports gagnant 204 et placé 10, que les Munichois, après la journée du dimanche passée à Bad Wiessee, regagnent la capitale bavaroise, que dans la pension Hanselbauer les chefs S.A. somnolent, heure après heure, alors que l’Allemagne vit dans l’ignorance et la quiétude de ce dernier dimanche de juin, le moment du choix et de l’action s’est encore rapproché pour le Führer.
Franz von Papen rejoint Berlin quelques heures après Goebbels. Le banquet offert par la ville de Hambourg aux différentes personnalités présentes au Derby a été animé. Seuls, agressifs, quelques officiers de la Sturmabteilung qui boivent beaucoup et parlent haut ont ignoré ostensiblement le vice-chancelier. Après une courte nuit de sommeil, Papen a, à nouveau, quitté la capitale dès le matin du lundi 25 juin. Il doit assister, en Westphalie, au mariage de sa nièce.
Mais, durant toute la cérémonie solennelle, à laquelle assistent de nombreux officiers de la Reichswehr, Franz von Papen se montre distrait, inquiet. Son secrétaire particulier, à plusieurs reprises, lui remet de courts messages, des dépêches. Et le visage du vice-chancelier se crispe : il sourit aux jeunes époux, aux parents, mais on devine que son esprit est ailleurs. C’est que de Nuremberg à Cologne, les attaques contre lui se multiplient. Papen a trop pratiqué les milieux gouvernementaux et politiques pour ne pas sentir que l’atmosphère se tend en Allemagne, que les nazis – le pouvoir – se préparent à agir.
À Nuremberg, c’est Goering qui prend la parole. « Nous n’avons pas besoin de froide raison, il nous faut de l’ardeur » martèle-t-il. Son lourd visage empâté, où le dessin régulier des traits est enseveli sous la graisse pâle, est secoué tout entier par l’effort. De grands événements se préparent, dit-il, menaçant. « On verra bientôt que l’Allemagne diffamée est la plus grande des nations civilisées ». Papen médite ; quels sont ces grands événements ? On lui transmet un autre texte : Hess parle en ce moment même à la radio de Cologne et son discours est retransmis par tous les émetteurs d’Allemagne. Ce discours du deuxième personnage du Parti, un lundi, ne peut que surprendre. Pourquoi cette visite inopinée de Hess à Cologne, ces officiels rassemblés à la hâte sur le terrain d’aviation de Butzweilerhof, le Sturm S.A. qui rend les honneurs constitué en dernière minute et le Gauleiter Grohé, le Brigadeführer Hovel qu’on a retrouvés in extremis pour les conduire au champ d’aviation afin d’accueillir le ministre du Reich ? Celui-ci n’a qu’un seul but : se rendre à la maison de la radio et y prononcer un discours, puis repartir pour Berlin. Étrange procédé qui marque à la fois la détermination et l’improvisation, comme si une décision venait d’être prise qui mûrissait depuis longtemps et qu’il fallait immédiatement faire passer dans les actes, fût-ce un lundi, fût-ce sans aucune apparence de prétexte. Et le discours de Hess est violent, exalté, mais aussi imprécis, menaçant tout le monde, Papen et Roehm, répétant seulement : « Une seule personne est au-dessus de toute critique : le Führer. Chacun sait qu’il a toujours eu raison et qu’il aura toujours raison. Dans la fidélité aveugle, dans l’abandon total au Führer sans que jamais on ne demande le pourquoi des choses, dans l’exécution sans restriction de tous ses ordres, est la racine même de notre national-socialisme. Le Führer obéit à un appel, à une vocation plus haute. Il a la tâche de former les destins de l’Allemagne. » Hess attaque les « critiqueurs » puis il détache mot à mot les phrases qui sont autant de sombres avertissements. « Malheur à celui qui, chaussé de lourdes bottes, veut avec maladresse se glisser dans la trame subtile des plans stratégiques du Führer, s’imaginant parvenir au but plus rapidement. C’est un ennemi de la révolution. » Qui, sinon Roehm et ses S.A. impatients, peut être visé ? Et l’avertissement retentit encore : « Seuls les ordres du Führer à qui nous avons juré fidélité sont valables. Malheur à celui qui devient infidèle, malheur à celui qui croit pouvoir servir la révolution par une révolte ! »
Malheur sur celui-là ! Et qui d’autre que Roehm cette malédiction peut-elle viser ? Mais Franz von Papen demeure inquiet : il sait que les révolutions pratiquent souvent l’amalgame et que dans les charrettes qui cahotaient sur les pavés de Paris en 1794 on trouvait, côte à côte, destinés à la même guillotine, un ci-devant noble, officier de l’armée royale et un enragé ou un girondin, révolutionnaires rejetés ou dépassés. Pourquoi Hitler ne jetterait-il pas dans le panier de son, la tête de certains S.A. et celles de certains modérés, la tête du reître Roehm et la tête du gentlemen-rider Papen ?
Les radios de toutes les villes d’Allemagne reprennent le discours de Hess, les journaux l’impriment à la hâte sous le titre « Seul le Führer ordonne les révolutions ». Et pourtant les chefs S.A., à Bad Wiessee ne se sentent pas concernés. Hitler ne doit-il pas venir s’expliquer avec eux ? Que craindraient-ils de leur Führer ? Ailleurs dans les villes et les villages d’Allemagne c’est aussi la même passivité comme si la politique, les avertissements de Hess, répétés pourtant, ne concernaient que quelques groupes.
« IL EST TROP TARD MAINTENANT »
À Oberhausen, on se soucie bien peu de ce que dit le ministre Hess. Toute la ville est dans la rue pour accueillir la Schalke 04 qui rentre de Berlin après son match victorieux ; la gare est assiégée : les S.A., les S.S., la police ferroviaire, tous sont débordés par la marée humaine qui acclame les joueurs, et surtout l’avant Kuzonna qui a marqué le but décisif. On lui pose sur les épaules une couronne en feuillage, énorme, qui lui descend au-dessous des genoux, puis le défilé commence dans la ville pavoisée. L’équipe de football est entassée dans deux voitures découvertes et toute la population la salue avec enthousiasme. Qui se soucie de Hess, des S.A., de la Gestapo ? La foule est là dans la fête populaire, toute une ville détendue et joyeuse agitant des drapeaux, ovationnant les vainqueurs d’un match de football comme dans n’importe quel régime démocratique où personne ne craint la brutale intervention des hommes armés, les persécutions des S.S. et des S.A. qui saluent le bras levé, mais que la foule ignore. On se croirait en Angleterre, dans l’une de ces villes industrielles où l’acier est roi ou bien en Suède. Oberhausen, ce lundi 25 juin, ce pourrait être la cité ouvrière de l’un de ces pays tranquilles, qu’enthousiasme le sport et qui ont oublié depuis des siècles les putschs, les complots, les polices secrètes et leurs tueurs, qui n’ont pas au coeur de l’État, une puissance respectée, inquiétante, la Reichswehr.
La Reichswehr, alors qu’on crie dans les rues d’Oberhausen, est sur ses gardes. Elle attend le putsch des S.A. Les officiers sont tenus d’avoir en permanence à portée de la main une arme. Certains s’insurgent : ils ne croient pas à la menace et refusent d’être dupes de ce qu’ils sentent être une machination. Quand un lieutenant vient, parce qu’il en a reçu la consigne, placer dans le bureau du colonel Gotthard Heinrici, des services généraux de l’armée, un fusil, pour qu’il puisse se défendre contre les S.A., Gotthard Heinrici s’emporte : « Je vous en prie, crie-t-il, ne vous rendez donc pas ridicule ! » Dans de nombreuses casernes ou dans les bureaux d’État-major, des officiers ont des réactions semblables.