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Les Joyaux de la sorcière [fr]

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Les Joyaux de la sorcière [fr]
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La soirée n’en fut pas moins charmante.

La maison de Pauline acheva de convaincre Morosini de ce dont il s’était déjà aperçu. À savoir qu’aux États-Unis, le statut d’artiste n’avait aucun point commun avec celui des rapins de Montmartre ou de Montparnasse, ces sommets de l’Art parisien, et que le talent ne s’y réfugiait pas sous un toit percé ou dans une chaumière.

Elle n’avait guère de points communs non plus avec les hôtels démesurés, pompeux à la limite de l’étouffant et dorés sur tranche, alignés au long de la 5e ou de Park Avenue. Pas immense, cette demeure privilégiait le style colonial pour la simplicité des beaux meubles anciens en y mêlant avec bonheur des œuvres d’artistes contemporains comme l’un des « Toits » éblouissants de soleil d’Edward Hopper qui était d’ailleurs le voisin immédiat, un coin de jardin de Claude Monet, un Van Dongen, une ébauche de Rodin, une collection de statuettes chryséléphantines de Chiparus, une « Rue de New York » de Prendergast, une tête de femme romaine en bronze et quelques-unes de ces étranges statues venues des lointaines Cyclades et de la nuit des temps. En fait, un assortiment de ce que peut rassembler une artiste doublée d’une femme de goût fortunée. Les lignes sobres, les couleurs claires de l’intérieur laissaient leur pleine valeur aux œuvres exposées ainsi qu’à l’esthétique de Pauline elle-même vêtue pour ce soir d’une longue et simple robe de velours noir sous un grand sautoir de perles magnifiques.

Pas d’armée de domestiques non plus. Trois serviteurs seulement, un « butler » anglais qui servait aussi de chauffeur, une cuisinière française et une femme de chambre américaine assuraient une vie quotidienne harmonieuse à cette maison, plus masculine que féminine. En prenant place autour de la table dont l’acajou sombre, brillant comme du satin reflétait les flammes des chandeliers d’argent, les verres en cristal de Bohême et les orchidées blanches du surtout, les deux hommes firent à leur hôtesse un sincère compliment.

— C’est une vraie joie de venir chez vous, baronne, dit Gilles Vauxbrun. On s’y sent à l’aise… mais vos amis doivent vous le répéter à satiété ?

— Il faudrait que j’en donne l’occasion. J’ai peu d’amis et reçois encore moins. Je suis lasse de ces cohues où l’on se marche sur les pieds en criant très fort pour dominer les autres en buvant n’importe quoi. Depuis la prohibition tout au moins.

— Ceci n’est pas n’importe quoi, émit Aldo en promenant sous son nez la tulipe de cristal à demi pleine d’un meursault remarquable…

— Mon défunt époux possédait une qualité – je me suis souvent demandé si ce n’était pas la seule en dehors de son physique ! – : il aimait les vins et savait les choisir. J’ai grâce à lui une excellente cave.

— Je sais d’expérience, fit Aldo, que la prohibition ne vous dérange pas beaucoup. L’occasion m’a été donnée de goûter le vulnéraire que notre amie emporte avec elle dans ses voyages, dit-il à l’inten­tion de Gilles. Comment faites-vous, baronne, pour vous jouer ainsi des lois ?

— Ayant la double nationalité autrichienne et américaine, la première m’accorde certains privilèges mais surtout j’appartiens à ce que mes compatriotes considèrent comme leur aristocratie fondée sur l’ancienneté et aussi la fortune. Il faudrait être un irrécupérable rustre pour venir voir ce qu’il y a dans le verre d’une Belmont. Cela dit, messieurs, cette maison vous est ouverte et vous me ferez plaisir en y venant souvent durant vos séjours…

— Malheureusement, soupira Vauxbrun, je dois interrompre le mien dès demain pour me rendre à Boston. Je vous ai parlé, baronne, du fauteuil que je veux acheter et j’espérais qu’à cette heure ce serait chose faite mais il faut que je lui courre après jusque dans le Massachusetts. La succession a été réglée plus vite que je ne pensais et…

— … et c’est Diana Lowell qui l’a emporté, devina Pauline qui ne put s’empêcher de rire. Eh bien, mon pauvre ami, je vous souhaite du plaisir ! À moins que vous ne renonciez, vous en avez pour un moment. Elle va déguster avec gourmandise le mets de choix que vous représentez.

— J’espère gagner du temps en lui proposant une sorte d’échange. Puisque vous la connaissez, vous savez sa passion pour la Pompadour…

— Prenez garde ! Elle est capable de s’arranger pour avoir les deux…

Tout en parlant, elle se tournait vers Aldo qui se hâta de déclarer qu’il se proposait de prendre le même train que son ami. Sans lui laisser le temps de s’expliquer, Pauline frappa d’un geste sec le bois de sa table :

— Oh, par exemple ! Vous allez à Boston vous aussi ?

— Non. À Newport. Je quitterai le train à Providence, dit Aldo qui s’était renseigné à l’hôtel.

— Il vous faudra prendre un bus embarqué d’abord sur un ferry pour atteindre l’île et refaire en sens inverse une partie du chemin parcouru en train ? Mais c’est idiot !

— Ah bon ? Mais pourquoi ?

— Parce qu’un homme de votre qualité ne voyage pas comme un représentant de commerce. Toutes les familles qui ont une propriété dans le coin s’y rendent sur leur yacht. La nôtre ne fait pas exception et je peux faire mettre à votre disposition…

— Non, ma chère baronne ! Votre offre est adorable mais je ne veux à aucun prix arriver là-bas à grand fracas…

— Où serait le fracas ? Les plus beaux bateaux de la côte Est s’y pressent à longueur d’année. C’est simple au contraire. En outre vous descendrez chez nous !

Coupant le fil de paroles volubiles, la main d’Aldo se posa juste un instant sur celle de Pauline.

— Merci, merci, et encore merci mais je ne veux rien de ce que vous m’offrez. Il importe que je n’y sois qu’un visiteur anonyme. Un peintre par exemple, décida-t-il soudain se rappelant le rôle qu’il avait assumé en Autriche quand il s’était rendu à Hallstatt à la poursuite de l’opale de l’impératrice Elisabeth.

— Vous savez manier les pinceaux ?

— Dans une certaine mesure. Suffisamment pour donner le change et ne pas me ridiculiser. Aussi je tiens essentiellement à voyager comme Monsieur Tout-le-monde et à descendre dans un hôtel. Ou mieux dans une vieille auberge. Je crois me souvenir qu’il y en a.

— Bien sûr qu’il y en a ! Une en particulier : White Horse Tavern qui date du XVIIIe siècle. Les chambres sont en annexe, petites mais agréables et la cuisine pas mal du tout, concéda Pauline, mais…

— Pas de mais, s’il vous plaît ! C’est très important qu’il en soit ainsi.

— Ce qui veut dire que vous n’avez pas la moindre intention de m’apprendre quelles sont vos raisons ?

— En effet. Et je vous en demande pardon.

— Quel homme mystérieux vous faites ! Et vous, ajouta-t-elle en revenant à Vauxbrun qui donnait de légers signes d’impatience de se voir à ce point délaissé. Vous avez une idée de ce que notre ami cherche là-bas ? À part les ennuis qui ne peuvent manquer lorsque l’on se cache plus ou moins.

— Pas la moindre. Il y a longtemps que j’ai appris à me contenter de ce que Morosini a la bonté de me confier et vous devriez m’imiter. Imaginez un instant qu’il soit sur la piste de quelque bijou hors du commun et qu’il ait l’intention de s’introduire discrètement dans l’un des véritables palais de Newport ? C’est un coup à vous perdre de réputation et mieux vaut l’ignorer. Nous ne nous en porterons que mieux vous et moi !

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