L’Affaire Lerouge
- Автор: Габорио Эмиль
- Язык: французский
- Жанр: Классические детективы
Электронная книга - «L’Affaire Lerouge». Краткое содержание книги:
L'aspect judiciaire étant un meurtre, une enquête est menée par le juge d'instruction et par Tirauclair, avec en arrière-plan les policiers. Grâce aux perspectives différentes de tous ses enquêteurs, le jeu de déduction prend parfois des tournures intéressantes. On donne beaucoup d'attention aux preuves matérielles comme point de départ pour des déductions psychologiques. Les raisonnements juridiques sont bien développés. L'intrigue est construite sur des données faussées dans le passé. Chaque personnage, pas seulement le meurtrier, a ses propres mobiles: l'honneur de famille noble et l'honneur de la conscience; l'amour et la jalousie, l'ambition et la convoitise. On aboutit à la solution de l'Affaire Lerouge par bien des détours, impliquant des fautes professionnelles, qui font que le juge donne sa démission. Et pour fin, le père Tirauclair, après avoir cru à l'infaillibilité de la justice, ne voit plus partout qu'erreurs judiciaires. L'ancien agent volontaire doute de l'existence du crime et soutient que le témoignage des sens ne prouve rien. Il fait signer des pétitions pour l'abolition de la peine de mort et organise une société destinée à venir en aide aux accusés pauvres et innocents.
L'Affaire Lerouge serait inspiré des mémoires de Vidocq et du chef de la Sureté, Canler. Le livre, publié en feuilleton, est d'abord le récit d'un drame de famille et d'amour: il ne faut pas interpréter comme des longueurs les chapitres pas nécessaires pour le récit de détection. J'étais surpris par l'originalité et la modernité de ce polar, un must pour tout fan de polars qui s'intéresse aussi un peu à l'histoire de la littérature. Qu'est-ce que cet auteur aurait donné s'il n'avait pas succombé à 41 ans à sa maladie attrapée en Afrique.
En traversant le vestibule, Albert put remarquer l’agitation des gens. Ils avaient tous l’air d’avoir perdu la tête. M. Denis donnait des ordres d’une voix brève et impérative. Enfin il crut entendre que le comte de Commarin venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie.
On le porta presque dans le fiacre, qui partit au trot de ses deux petites rosses. Une voiture plus rapide emportait le père Tabaret.
X
Lorsqu’on se risque dans le dédale de couloirs et d’escaliers du Palais de Justice, si l’on monte au troisième étage de l’aile gauche, on arrive à une longue galerie très basse d’étage, mal éclairée par d’étroites fenêtres, et percée de distance en distance de petites portes, assez semblable au corridor d’un ministère ou d’un hôtel garni.
C’est un endroit qu’il est difficile de voir froidement; l’imagination le montre sombre et triste.
Il faudrait le Dante pour composer l’inscription à placer au-dessus des marches qui y conduisent. Du matin au soir, les dalles y sonnent sous les lourdes bottes des gendarmes qui accompagnent les prévenus. On n’y rencontre guère que de mornes figures. Ce sont les parents ou les amis des accusés, les témoins, des agents de police. Dans cette galerie, loin de tous les regards, s’élabore la cuisine judiciaire. Elle est comme la coulisse du Palais de Justice, ce lugubre théâtre où se dénouent, dans de véritable sang, des drames trop réels.
Chacune des petites portes, qui a son numéro peint en noir, ouvre sur le cabinet du juge d’instruction. Toutes ces pièces se ressemblent; qui en connaît une les connaît toutes. Elles n’ont rien de terrible ni de lugubre, et pourtant il est difficile d’y pénétrer sans un serrement de cœur. On y a froid. Les murs semblent humides de toutes les larmes qui s’y sont répandues. On frissonne en songeant aux aveux qui y ont été arrachés, aux confessions qui s’y sont murmurées entrecoupées de sanglots.
Dans le cabinet du juge d’instruction, la justice ne déploie rien de cet appareil dont elle s’entoure plus tard pour frapper l’esprit des masses. Elle y est simple encore et presque disposée à la bienveillance. Elle dit au prévenu: «J’ai de fortes raisons de te croire coupable, mais prouve-moi ton innocence, et je te lâche.»
On pourrait s’y croire dans la première boutique d’affaires venue. Le mobilier y est rudimentaire comme celui de tous les endroits où on ne fait que passer et où s’agitent des intérêts énormes. Qu’importent les choses extérieures à qui poursuit l’auteur d’un crime ou à qui défend sa tête?
Un bureau chargé de dossiers pour le juge, une table pour le greffier, un fauteuil et quelques chaises, voilà tout l’ameublement de l’antichambre de la cour d’assises. Les murs sont tendus de papier vert; les rideaux sont verts; à terre se trouve un méchant tapis de même couleur. Le cabinet de M. Daburon portait le numéro 15. Dès neuf heures du matin, il y était arrivé et il attendait. Son parti pris, il n’avait pas perdu une minute, comprenant aussi bien que le père Tabaret la nécessité d’agir rapidement. Ainsi, il avait vu le procureur impérial et s’était entendu avec les officiers de la police judiciaire. Outre le mandat décerné contre Albert, il avait expédié des mandats de comparution immédiate au comte de Commarin, à Mme Gerdy, à Noël et à quelques gens au service d’Albert. Il tenait essentiellement à interroger tout ce monde avant d’arriver à l’inculpé. Sur ses ordres, dix agents s’étaient mis en campagne, et il était là, dans son cabinet, comme un général d’armée qui vient d’expédier ses aides de camp pour engager la bataille et qui espère la victoire de ses combinaisons.
Souvent, à pareille heure, il s’était trouvé dans ce même cabinet avec des conditions identiques. Un crime avait été commis, il pensait avoir découvert le coupable, il avait donné l’ordre de l’arrêter. N’était-ce pas son métier? Mais jamais il n’avait éprouvé cette trépidation intérieure qui l’agitait. Maintes fois, cependant, il avait lancé des mandats d’amener sans posséder la moitié seulement des indices qui l’éclairaient sur l’affaire présente. Il se répétait cela et ne réussissait pas à calmer une préoccupation anxieuse qui ne lui permettait pas de tenir en place.
Il trouvait que ses gens tardaient bien à reparaître. Il se promenait de long en large, comptant les minutes, tirant sa montre trois fois par quart d’heure pour la comparer à la pendule. Involontairement, lorsqu’un pas résonnait dans la galerie, presque déserte à cette heure, il se rapprochait de l’entrée, s’arrêtait et prêtait l’oreille.
On frappa à la porte. C’était son greffier qu’il avait fait prévenir.
Celui-ci n’avait rien de particulier; il était long plutôt que grand et très maigre. Ses allures étaient compassées, ses gestes méthodiques, sa figure était aussi impassible que si elle eût été sculptée dans un morceau de bois jaune.
Il avait trente-quatre ans, et depuis treize ans avait écrit successivement les interrogatoires de quatre juges d’instruction. C’est dire qu’il pouvait entendre sans sourciller les choses les plus monstrueuses. Un jurisconsulte spirituel a ainsi défini le greffier: «Plume du juge d’instruction. Personnage qui est muet et qui parle, qui est aveugle et qui écrit, qui est sourd et qui entend.» Celui-ci remplissait le programme, et de plus s’appelait Constant.
Il salua «son juge» et s’excusa sur son retard. Il était à sa tenue de livres, qu’il faisait tous les matins, et il avait fallu que sa femme l’envoyât chercher.
– Vous arrivez encore à temps, lui dit M. Daburon, mais nous allons avoir de la besogne, vous pouvez préparer votre papier.
Cinq minutes plus tard, l’huissier de service introduisait M. Noël Gerdy. Il entra d’un air aisé, en avocat qui a pratiqué son Palais et en sait les détours. Il ne ressemblait en rien, ce matin, à l’ami du père Tabaret. Encore moins aurait-on pu reconnaître l’amant de Mme Juliette. Il était tout autre, ou plutôt il avait repris son rôle habituel. C’était l’homme officiel qui se présentait, tel que le connaissaient ses confrères, tel que l’estimaient ses amis, tel qu’on l’aimait dans le cercle de ses relations. À sa tenue correcte, à sa figure reposée, jamais on ne se serait imaginé qu’après une soirée d’émotions et de violences, après une visite furtive à sa maîtresse, il avait passé la nuit au chevet d’une mourante. Et quelle mourante!
Sa mère, ou du moins la femme qui lui en avait tenu lieu.
Quelle différence entre lui et le juge!
Le juge non plus n’avait pas dormi, mais on le voyait du reste à son affaissement, à sa mine soucieuse, à ses yeux largement cernés de bistre. Le devant de sa chemise était abominablement froissé, ses manchettes n’étaient pas fraîches. Emportée à la suite des événements, l’âme avait oublié la bête. Le menton bien rasé de Noël s’appuyait sur une cravate blanche irréprochable, son faux col n’avait pas un pli, ses cheveux et ses favoris étaient soigneusement peignés. Il salua M. Daburon et tendit sa citation.
– Vous m’avez fait appeler, monsieur, dit-il; me voici à vos ordres.
Le juge d’instruction n’était pas sans avoir rencontré le jeune avocat dans les couloirs du Palais; il le connaissait de vue. Puis il se rappelait avoir entendu parler de maître Gerdy comme d’un homme de talent et d’avenir et dont la réputation commençait à sortir de pair. Il l’accueillit donc en habitué de la boutique – la barrière est si légère entre le parquet et le barreau! – et il l’invita à s’asseoir.
Les préliminaires de toute audition de témoins terminés, les nom, prénoms, âge, lieu de naissance, etc., enregistrés, le juge, qui suivait son greffier de l’œil pendant qu’il écrivait, se retourna vers Noël.