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Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]

Электронная книга - «Shadrak dans la fournaise [Shadrach in the Furnace - ru]». Краткое содержание книги:

De sa tour d’Oulan-Bator, Gengis II Mao IV Khan règne, en ce XXIe siècle, sur le monde entier. Sur ce qu’il en reste. En 1991, une éruption cataclysmique du Cotopaxi a assombri le ciel pour des semaines. A la faveur de la terreur et de la nuit, des émeutes. Puis des révolutions. Des guerres, enfin. Et sur les ruines du vieil ordre, les survivants meurent lentement du pourrissement organique, virus surgi d’une usine d’armes bactériologiques. L’humanité pourrit sur pied. Sauf à Oulan-Bator, sauf dans l’organisation du Khan, où grâce à l’antidote de Roncevic, déveteppé sur son ordre, le pourrissement est arrêté. Grâce à l’électronique, le Khan a des yeux partout. Il est le garant de Reconstruction. Il manifeste une vitalité prodigieuse. Il a quatre-vingt-treize ans. Il ne veut pas mourir. Avec l’aide de Shadrak, noir américain devenu son médecin, il ne mourra jamais. Grâce à trois projets immortalité dont le plus sinistre, Avatar, consiste à transférer dans un corps jeune sa personnalité. Pour assurer une tyrannie éternelle ?
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Cette prise de conscience n’empêche pas Shadrak de progresser jusqu’au stade ultime de la méditation, qui concerne la pénétration du bois, de la matière mère. Il s’agit là encore d’un exercice minutieusement réglé, que l’on doit aborder en imaginant des arbres – pas n’importe quels arbres : des arbres de haute futaie que l’on a soi-même choisis. Shadrak s’en tient d’ordinaire aux pins et aux sapins, mais ne refuse pas, si la fantaisie lui en prend, des bois plus exotiques : ébène, palissandre, acajou, teck. Il faut voir l’arbre ; il faut s’imaginer qu’on l’abat ; s’imaginer qu’on le porte à la scierie pour le faire débiter et sécher ; il faut voir enfin la planche achevée, en contempler le grain, la texture, la richesse en sève, en évaluer la tendance au retrait ou au gauchissement, recenser toutes ses caractéristiques et ses beautés particulières. Alors et alors seulement, quand on a pour ainsi dire sur sa langue le goût du bois, quand l’outil vous brûle la main, on peut se lever, aller choisir sa pièce de bois dans le coffre et se mettre au travail.

Parvenu à ce stade, Shadrak sait très précisément quelle forme revêtira aujourd’hui sa pratique du culte. Pas de menuiserie d’art pour cette fois, mais quelque pièce de charpente lourde, simple et solide, un travail qui parvienne à l’essence de la forme : il construira l’armature d’une voûte de foyer. L’ouvrage a surgi tout entier dans son esprit, avec ses nervures et ses moises, ses aisseliers et ses contre-fiches, son couchis, ses coins. Le temps d’une illumination, Shadrak a calculé la courbure et l’écartement, la montée de la voûte et sa ligne de naissance. Il ne lui reste qu’à tailler, ajuster, jouer du marteau, puis, lorsqu’il en aura terminé, à tout désassembler et à brûler la sciure selon le cérémonial avant de repartir, purgé de toute tension.

Il travaille vite. Une sorte d’énergie farouche et fiévreuse s’est emparée de lui. Il ne cesse d’aller et venir du coffre à l’établi ; des clous de toutes longueurs lui composent une denture nouvelle et irrégulière ; pas un instant il n’est en repos. Et pourtant rien dans son travail ne donne le sentiment de la hâte. Se hâter serait une folie ; le but qu’il recherche est la paix de l’esprit. Il faut agir avec efficacité, mais sans précipitation. Shadrak mène son ouvrage dans la sérénité. Le travail est à lui-même sa propre fin et n’a pas de réalité au-delà de l’accomplissement spirituel immédiat qu’il permet : tout ce que l’on construit dans la chapelle de menuiserie n’est pas destiné à être utilisé, et l’on ne songerait pas plus à emporter avec soi une de ses réalisations qu’à apporter ses propres outils. On n’est pas là, après tout, pour bricoler comme à la maison. Il s’agit de s’exercer à la menuiserie afin, ce faisant, d’éprouver la fondamentale connexité de toutes choses dans l’univers ; ce que l’on construit ne compte pas, ce n’est qu’un moyen et l’on ne doit jamais se laisser aller à le considérer comme une fin en soi. Shadrak n’avait jamais pleinement compris cet aspect du culte jusqu’à aujourd’hui. Le côté physique du travail lui plaisait : les coups de marteau et la sueur – et aussi la récompense esthétique, la satisfaction de voir un objet solide et harmonieux prendre forme entre ses mains. Le désassemblage obligatoire après la séance l’a toujours un peu déprimé ; c’est qu’à ses yeux le culte de la menuiserie n’a jamais été quelque chose de beaucoup plus profond que le tennis, le golf ou le vélo. Pas une fois il n’a atteint ces limites de l’expérience intérieure que connaissent, parait-il, ceux qui viennent communier ici. Aujourd’hui, pourtant, à défaut de les atteindre, il s’en approche. En pénétrant dans ces royaumes inconnus, il découvre que ses peurs et son ressentiment s’estompent, il est purifié. Le Créateur dut éprouver la même chose pendant ces journées calmes où il donna naissance à des mondes : un sentiment d’identification totale à sa tâche, de délivrance du moi, l’impression de n’être que le véhicule de la grande force formatrice qui coule dans tout l’univers. Sans doute peut-on atteindre à la même sérénité en pratiquant le tennis, le golf ou la bicyclette, songe Shadrak. Peu importe le moyen ; seul compte l’état de conscience qui est au terme du voyage. Il voit sa voûte prendre forme ; ce n’est pas sa voûte ; mais la voûte, l’archétype de toutes les voûtes, la voûte idéelle, sur laquelle repose la voûte des deux, et la voûte et lui ne font plus qu’un ; c’est lui, Shadrak Mordecai d’Oulan-Bator, qui supporte le poids du cosmos, et il ne plie pas sous le fardeau. Une voûte se plaint-elle de la charge qu’elle soutient ? Une voûte digne de ce nom se contente de transmettre le poids à la terre, laquelle ne se plaint pas davantage, mais communique cette poussée aux étoiles, qui l’accueillent sereinement, car en vérité il n’y a pas de fardeau, mais seulement le flux et le reflux de la substance qui circule entre les membres unis de cette entité première qui est la matrice de toutes choses. Lorsqu’on a une fois perçu cela, peut-on encore s’inquiéter de ce que le corps qui abrite pour le moment un ensemble de réponses intitulé « Shadrak Mordecai » risque sous peu d’accueillir à sa place quelque chose qui se présente sous le nom de « Gengis Mao » ? De telles métamorphoses ne signifient rien. Nul changement ne se produit ; il y a transfert et non transformation ; la seule réalité est celle du flux éternel. Shadrak est pur de tout tumulte intérieur et de toute épouvante.

La voûte est achevée. Shadrak admire la perfection de sa forme, puis, calmement, il démolit son ouvrage et va porter les pièces jusqu’au coffre des bois de récupération.

La voûte cesse-t-elle d’exister du seul fait que ses éléments ont été séparés ? Non. Dans son esprit, elle brille d’une aussi vive lumière qu’à l’instant où il l’a conçue. Elle existera toujours. Elle est indestructible. Shadrak range ses outils dans l’ordre impeccable où il les a trouvés, puis il ramasse sa sciure et va la brûler selon le rite dans l’urne de la nef. Lorsque l’établi est à nouveau d’une propreté irréprochable, Shadrak s’agenouille, courbe la tête et demeure ainsi une minute ou deux. Il est entièrement apaisé, son esprit est vide, tabula rasa. Il est guéri, son équilibre est retrouvé. Il sort.

Il y a des images de Mangu dans toutes les rues. Le beau visage mongol vous contemple depuis la façade de chaque immeuble ou depuis les grandes banderoles accrochées aux réverbères, très haut au-dessus des chaussées. Au croisement de trois grandes artères, des ouvriers procèdent avec zèle au coffrage de ce qui sera sans nul doute une énorme statue du défunt vice-roi. Le procès de canonisation est déjà bien avancé ; jour après jour, Mangu est projeté avec plus d’insistance dans la conscience des habitants de la capitale, et dans le reste du monde aussi, très probablement. Mort, Mangu a acquis une puissance et une présence qu’il n’avait jamais possédées de son vivant : en vérité, il est devenu un demi-dieu déchu ; il est Baldr, Adonis, Osiris, l’espérance détruite du printemps, et il est impossible qu’il ne se relève pas un jour.

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