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Les Pardaillan - Livre III - La Fausta

Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre III - La Fausta». Краткое содержание книги:

Nous sommes en 1573. Jean de Kervilliers, devenu monseigneur l'évêque prince Farnèse, fait arrêter Léonore, sa maîtresse, fille du baron de Montaigues, supplicié pendant la Saint Barthélémy. Alors que le bourreau lui passe la corde au coup, elle accouche d'une petite fille. Graciée par le Prévôt, elle est emmenée sans connaissance vers la prison. Devant les yeux du prince Farnèse torturé par la situation, le voilà père et cependant homme d'église, la petite Violette est emportée par maître Claude, le bourreau…
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Saïzuma, drapée dans ses vêtements bariolés, son masque rouge sur la figure, sa splendide chevelure éparse sur ses épaules, entra de ce pas majestueux et spectral que nous avons déjà signalé. Elle passa à travers les tables, tandis que les buveurs s’écartaient pour ne pas être frôlés par sa robe, et elle s’arrêta au milieu de la salle, dans un silence d’épouvante.

– Allons, bohémienne, dit tout à coup le cabaretier avec un rire contraint, raconte-nous un peu ton histoire…

– Non, non! grommela le Rougeaud, qu’elle nous dise la bonne aventure!…

– Qu’elle dise l’une et l’autre! cria un truand.

Puis le silence se rétablit plus profond: Saïzuma venait de faire un geste. Elle avait levé lé bras, lentement, puis ramenant la main à ses cheveux, elle en caressait doucement les boucles opulentes.

– Vous tous qui m’écoutez, dit-elle alors, seigneurs et hautes dames assemblés dans cette cathédrale, pourquoi me regardez-vous ainsi? J’ai dit la vérité. L’imposture est sur les lèvres de l’évêque et non sur les miennes… Malheureuse! Pourquoi l’ai-je aimé?…

Elle parlait d’une voix morne et dont pourtant chaque syllabe se détachait par saccades. Cette voix d’une infinie douceur secouait des frissons dans l’air. Pardaillan l’écoutait avec l’étonnement qu’on éprouve en présence de ce qui est mystère.

– Écoutez, reprenait Saïzuma qui pressa son front dans ses deux mains Écoutez, puisque vous voulez savoir l’histoire du malheur. Cette histoire, qui me l’a contée à moi-même? Je ne sais. Il y a une voix qui parle et que j’écoute. Que dit la voix?

Elle pencha la tête comme pour écouter en effet. L’assemblée de sac et de corde haletait. Les ribaudes tremblaient et les truands frémissaient.

– C’est le soir, dit lentement la bohémienne. Tout est paisible dans le somptueux hôtel et par la grande fenêtre large ouverte apparaît la cathédrale que contemple la jeune fille… L’insensée! C’est là, dans cette église, que le malheur devait se consommer. Pourquoi la jeune fille regardait-elle la face muette et menaçante de la cathédrale?… La voici qui sourit doucement… Comme elle est heureuse!… Près d’elle, celui qu’elle aime est assis, et il lui tient les deux mains, et elle écoute, dans le ravissement de son âme, ce que lui dit le noble seigneur… Et cependant, au fond du somptueux hôtel, le vieux père aveugle se repose…

Saïzuma s’arrêta court. Ses yeux, à travers les trous du masque rouge, regardaient au loin, on ne savait quoi…

– Le vieux père aveugle se repose, reprit-elle en hochant la tête: confiant dans sa fille, il dort… Du moins, elle le croit. Et son amant le croit aussi. Et ils sont l’un près de l’autre, et leurs lèvres se rapprochent, et elles vont s’unir dans un baiser lorsque la porte s’ouvre…

– Malheur!… gronda une ribaude toute pâle.

– Qui a ouvert la porte?… C’est le père… le vieux père aveugle qui s’avance, les mains étendues et appelle sa fille… L’amant s’est redressé… la fille tremble de terreur… «Ma fille, mon enfant… avec qui parlais-tu?… – Avec personne, père!… Non, bien certainement, il n’y a personne dans la chambre de votre enfant…» Et l’amant?… Ah! comme il est adroit, silencieux et furtif!… Il s’est reculé jusqu’au fond de la chambre, et il ne semble même plus respirer… La jeune fille n’a même pas la force de se lever pour aller au-devant de l’aveugle… C’est lui qui vient à elle à pas tremblants, et enfin, il saisit ses mains… «Comme tes mains sont glacées, mon enfant! – Père, c’est le soir… c’est le vent… c’est l’ombre qui tombe de cette cathédrale… – Comme ta voix tremble! – Père, c’est la surprise, l’émotion de vous voir tout à coup…» Et les yeux de la jeune fille mourante d’effroi se portent sur l’amant immobile. Elle cherche un autre mensonge, toujours des mensonges.

– Pauvre demoiselle! dit la ribaude qui s’appelait Loïson.

Saïzuma n’entendit pas. Et elle continua sa triste cantilène, car vraiment elle racontait comme elle eût chanté…

– Le front du père se voile: l’aveugle tourne autour de lui son regard mort, comme s’il espérait voir… Voir! oh! s’il avait vu!… «Ma fille, mon enfant, es-tu bien sûre qu’il n’y a personne ici?… – Sûre, mon père! oh! tout à fait sûre!… – Jure-le, mon enfant!… Jure-le, sur mes cheveux blancs… jure-le sur la sainte Bible, et alors, je croirai seulement que tu étais seule… Car je sais que tu as l’âme haute et pure, et tu ne voudrais pas te charger d’un tel parjure!…» La jeune fille se débat… Il lui semble qu’elle va mourir… Jurer! Jurer cela! sur les cheveux blancs de l’aveugle!… Son regard va chercher le regard de l’amant, et le regard de l’amant répond: Jure, mais jure donc!… «Eh bien, ma fille?» La voix du père, la voix de l’aveugle contient une affreuse angoisse. Et alors, sous le regard de l’amant, la jeune fille dit: «Mon père, sur vos cheveux blancs, sur la sainte Bible, je jure qu’il n’y a personne ici que nous deux…» Et le pauvre père sourit. Et il demande pardon à sa fille. Et elle, oh! elle, la parjure, sent que le malheur, désormais, va la saisir et l’emporter aux abîmes…

– Pauvre fille! répéta Loïson.

Saïzuma se tut.

– Encore! demanda une autre ribaude. Qu’arriva-t-il ensuite?…

Mais peut-être y avait-il eu une brusque saute de direction dans l’esprit de Saïzuma. D’une voix changée, emphatique et théâtrale, elle s’écria:

– À force de regarder en moi-même au fond du cachot j’ai appris à regarder dans l’âme des autres. Seigneurs et hautes dames, la bohémienne sait tout, voit tout, et l’avenir pour elle n’a pas de voiles. Qui veut connaître son avenir? Qui veut la bonne aventure dite par l’illustre bohémienne Saïzuma?…

Ces dernières paroles lui avaient sans doute été apprises par Belgodère, car elle les débitait comme une leçon.

– Approchez, dames et seigneurs, continua-t-elle sur le même ton.

– Moi, moi! cria une ribaude qui tendit sa main dans un geste de résolution et de crainte.

– Tu vivras longtemps, dit Saïzuma, mais tu ne seras jamais ni riche, ni heureuse.

– Malédiction! gronda la ribaude. Madame la bohémienne, ne pourriez-vous me donner quelque richesse en échange de quelques ans de vie?

Mais déjà Loïson tendait sa main sur laquelle Saïzuma jetait un coup d’œil.

– Prends garde à celui que tu aimes, dit-elle, il te fera du mal.

– Bon! grogna le Rougeaud, ce sera pain bénit.

Successivement, plusieurs ribaudes et quelques truands connurent en frémissant l’avenir révélé par la bohémienne. Elle disait à chacun son fait en une phrase brève… peut-être selon l’inspiration du moment, au hasard.

– Bientôt, dit-elle à un truand, tu porteras autour du cou une cravate de chanvre.

Et le truand devint livide en murmurant:

– Mon père et mes frères sont morts ainsi. Je sais bien que ce sera bientôt mon tour.

Le Rougeaud, lui aussi, tendit sa main.

– Ton sang va couler, dit Saïzuma. Prends garde à une épée plus subtile que ta dague.

– Bah! tu mens, sorcière! Ou tu te trompes. Lis donc mieux.

– J’ai dit! fit Saïzuma.

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