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La rédemption de Christophe Colomb [Pastwatch: The Redemption of Christopher Columbus - fr]

Электронная книга - «La rédemption de Christophe Colomb [Pastwatch: The Redemption of Christopher Columbus - fr]». Краткое содержание книги:

Une ère nouvelle s’ouvre sur la Terre; après un siècle de guerre, de famine et de désespoir, l’humanité survivante a entrepris de soigner le monde. Et le dispose du chronoscope, qui lui montre le visage des hommes d’autrefois et lui fait entendre leur voix. L’Observatoire du temps scrute les siècles passés.
Ainsi du grand voyage qui conduisit Christophe Colomb le 12 octobre 1492 sur les rives du Nouveau Monde.
« J’ai rêvé, dit Putukam du peuple taïno d’Haïti, qu’un homme et une femme nous observaient, plus jeune que nous de quarante générations… Pourquoi n’empêchent-ils pas les Blancs de nous asservir ? »
Pour les chercheurs de l’Observatoire, n’y a-t-il pas une douleur insupportable à regarder l’Histoire dérouler son cours implacable ? Mais est-il possible d’intervenir ? Et le remède ne serait-il pas pire que le mal ?
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— Vous avez très bien soutenu votre thèse », dit Kemal. Hunahpu faillit se laisser aller à un soupir de soulagement.

« Mais vous avez avancé des affirmations qui vont bien au-delà, n’est-ce pas ? Et sans aucune preuve pour les étayer.

— La découverte de l’Amérique par Colomb a effacé toutes les preuves, répondit Hunahpu. Mais, après tout, l’Intrusion a aussi effacé la croisade de Colomb en Orient. Nous sommes sur le même terrain vous et moi, je crois.

— Un terrain instable, fit Kemal.

— Kemal s’occupe des aspects conjecturaux de nos recherches, intervint Tagiri, précisément parce qu’il les considère avec le plus grand scepticisme. Selon lui, une reconstitution exacte est irréalisable. »

Jamais Hunahpu n’avait envisagé cela : que Kemal fût prédisposé à rejeter toutes les spéculations. Il avait cru devoir l’amener à prendre en considération un autre scénario possible, non pas devoir le convaincre que l’idée même d’une reconstitution était concevable.

Diko parut percevoir sa consternation. « Hunahpu, dit-elle, laissons de côté la question de savoir ce qui est vérifiable et ce qui ne l’est pas. Vous avez dû recréer l’histoire pour vous-même ; posons comme probable que les Tlaxcaltèques ont conquis et unifié l’ancien empire mexica, que tout se déroule sans heurt ; les navires zapotèques ont permis d’étendre la portée de leur commerce et les métallurgistes tarasques leur fournissent des armes et des outils en bronze. Maintenant, que se passe-t-il ? »

L’intervention de Diko aida Hunahpu à recouvrer son assurance ; essayer de convaincre Kemal contre son gré représentait une tâche insurmontable, mais discourir sur des idées, ça, il en était capable. « D’abord, il faut se rappeler l’existence d’un problème qui se posait aux Mexicas et que les Tlaxcaltèques n’avaient pas résolu : comme chez les Mexicas, la pratique tlaxcaltèque des sacrifices de masse au nom de leur dieu assoiffé de sang aurait fini par épuiser la réserve de main-d’œuvre dont ils avaient besoin pour nourrir leur population.

— Eh bien ? Quelle solution avez-vous trouvée ? demanda Kemal. Vous ne seriez pas ici si vous n’en aviez pas une.

— J’ai une hypothèse, en tout cas. Il n’y a rien dans les archives puisqu’elles bifurquent avant que les Tlaxcaltèques aient un véritable empire à gouverner. Mais ils ne seraient arrivés à rien s’ils avaient commis la même erreur que les Mexicas, massacrer les hommes valides de leurs populations vassales ; aussi, voici comment, à mon avis, ils auraient pu s’en tirer : il existe un point de doctrine, dans la prêtrise, assurant que le dieu guerrier Camaxtli est particulièrement assoiffé de sang après s’être épuisé à donner la victoire aux Tlaxcaltèques. Cette croyance peut leur permettre de modifier leur pratique et de n’offrir de sacrifices de masse qu’après une victoire militaire, parce qu’à ce moment seulement Camaxtli exige instamment son tribut de sang. Donc, si une cité, une nation ou une tribu s’allie de son plein gré avec Tlaxcala, se soumet à sa suzeraineté et laisse l’administration tlaxcaltèque gérer ses affaires, au lieu de finir immolés, ses citoyens mâles continueront de travailler aux champs. Peut-être, s’ils s’en montrent dignes, peuvent-ils même s’engager dans l’armée tlaxcaltèque ou au moins combattre à ses côtés. On n’emploie pour les holocaustes que les prisonniers issus d’armées qui résistent ; à part ça, les sacrifices en temps de paix se maintiennent à un niveau tolérable – celui qui était le leur avant que les Mexicas ne forment le défunt empire aztèque.

— Le système récompense les nations voisines qui se soumettent, dit Hassan, et les décourage de se révolter.

— C’est par ce même principe qu’une grande partie de l’empire romain a été conquise pacifiquement, renchérit Hunahpu. La réputation d’invincibilité des Romains était telle que les rois des pays limitrophes faisaient du sénat romain l’héritier de leur trône, si bien qu’ils conservaient leur position jusqu’à la mort et que leur royaume se fondait ensuite sans heurt dans la pax romana. C’est le moyen le moins coûteux de bâtir un empire, et le meilleur car il laisse intacts les pays nouvellement annexés.

— Si je comprends bien, fit Kemal, leur dieu n’exigeant du sang qu’après les victoires, ils deviennent pacifiques et leur dieu s’endort.

— Ce serait tout à fait idyllique, répondit Hunahpu, mais leur théologie disait qu’outre ses besoins en sacrifices après les victoires, Camaxtli aimait le sang ; il aimait la guerre. Par conséquent, les Tlaxcaltèques pouvaient ajourner les grands sacrifices jusqu’à la prochaine victoire, ils n’en recherchaient pas moins les batailles qui pouvaient mener à cette victoire. Par ailleurs, ils avaient le même système à base de mobilité sociale que les Mexicas à l’époque d’avant Moctezuma : le seul moyen de s’élever dans la société consistait soit à devenir très riche, soit à se distinguer au combat ; et devenir riche n’était possible que pour ceux qui contrôlaient le commerce. Cette situation aurait créé une pression constante pour lancer de nouvelles guerres contre des voisins toujours plus lointains ; à mon avis, il n’aurait pas fallu longtemps aux Tlaxcaltèques, munis de leurs armes en bronze, pour atteindre les frontières naturelles de leur nouvel empire continental et maritime : les îles Caraïbes à l’est, les montagnes de Colombie au sud et les déserts au nord. Pousser les conquêtes au-delà de ces limites n’aurait guère présenté d’intérêt, soit qu’il ne s’y trouve pas de concentrations suffisantes de population à exploiter économiquement ou à sacrifier, soit que la résistance s’avère trop forte au contact des Incas.

— Du coup, ils se seraient tournés vers l’Atlantique, une étendue d’eau déserte ? C’est peu vraisemblable, fit Kemal.

— D’accord, répondit Hunahpu : laissés à eux-mêmes, je crois qu’ils n’auraient jamais décidé de pousser vers l’est, du moins pas avant des siècles. Mais voilà : on ne les a pas laissés à eux-mêmes. Les Européens ont débarqué chez eux.

— On se retrouve alors au point de départ, dit Kemal : la civilisation européenne, plus puissante, découvre les Indiens, moins évolués, et…

— Pas mal évolués quand même, à cette époque, glissa Diko.

— Des épées de bronze contre des mousquets ? fit Kemal d’un air moqueur.

— Les mousquets n’ont pas pesé d’un poids décisif, rétorqua Hunahpu, tout le monde le sait. Les Européens n’étaient pas en nombre suffisant pour que leur armement perfectionné contrebalance la supériorité numérique des Indiens. En outre, il y a un autre élément à prendre en considération : les Européens n’auraient pas pénétré droit au cœur des Antilles, cette fois. Une découverte postérieure des Amériques aurait presque sûrement été signée par les Portugais : plusieurs de leurs navires ont aperçu ou touché la côté du Brésil indépendamment du voyage de Colomb, et ce dès la fin de 1490. Mais la terre en question était sèche et stérile, et elle ne menait pas aux Indes comme la côte d’Afrique. Aussi, leur exploration, au lieu d’avoir le caractère d’urgence dont Colomb a imprégné la sienne, se serait faite en pointillés et un peu par-dessus la jambe. Des années auraient passé avant que les Portugais ne pénètrent dans la mer des Antilles, et, à ce moment-là, l’empire tlaxcaltèque y serait fermement implanté. Et là, au lieu des Taïnos d’un naturel placide, les Européens tomberaient nez à nez avec les agressifs et féroces Tlaxcaltèques, exaspérés de surcroît de ne pouvoir repousser leurs frontières autour du bassin des Antilles. Et que verraient les Tlaxcaltèques ? Pour eux, les Européens ne seraient pas des dieux venus de l’orient mais de nouvelles victimes envoyées par Camaxtli pour leur montrer comment retrouver le sentier de la guerre productive. Quant à leurs grands bateaux et à leurs mousquets, ce ne seraient pas d’étranges prodiges. Les Tlaxcaltèques – ou leurs alliés tarasques ou zapotèques – se mettraient aussitôt à les démonter et sans doute à sacrifier suffisamment de marins pour inciter le charpentier et le forgeron du bord à conclure un pacte avec eux ; et, au contraire des Mexicas, ils épargneraient ces hommes pour acquérir leur savoir. Combien de temps avant qu’ils aient des mousquets de leur propre facture ? Des navires ventrus ? Et, entre-temps, l’Europe resterait dans l’ignorance de l’empire tlaxcaltèque, parce que tout vaisseau parvenant dans les Antilles serait capturé sans espoir de retour pour l’équipage.

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