Les Essais – Livre III
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:
Tanta vis admonitionis inest in locis. Et id quidem in hac urbe infinitum: quacumque enim ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus. Il me plaist de considerer leur visage, leur port, et leurs vestements: Je remasche ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes oreilles. Ego illos veneror, Et tantis nominibus semper assurgo. Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, j'en admire les parties mesmes communes. Je les visse volontiers deviser, promener, et soupper. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques, et images de tant d'honnestes hommes, et si valeureux lesquels j'ay veu vivre et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous les sçavions suyvre.
Et puis ceste mesme Rome que nous voyons, merite qu'on l'ayme. Confederée de si long temps, et partant de tiltres, à nostre couronne: Seule ville commune, et universelle. Le magistrat souverain qui y commande, est recognu pareillement ailleurs: c'est la ville metropolitaine de toutes les nations Chrestiennes. L'Espaignol et le François, chacun y est chez soy: Pour estre des princes de cet estat, il ne faut qu'estre de Chrestienté, où qu'elle soit. Il n'est lieu çà bas, que le ciel ayt embrassé avec telle influence de faveur, et telle constance: Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée.
Laudandis preciosior ruinis.
Encore retient elle au tombeau des marques et image d'empire. Ut palam sit uno in loco gaudentis opus esse naturæ. Quelqu'un se blasmeroit, et se mutineroit en soy-mesme, de se sentir chatouïller d'un si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes. Quelles qu'elles soyent qui contentent constamment un homme capable de sens commun, je ne sçaurois avoir le coeur de le pleindre.
Je doibs beaucoup à la fortune, dequoy jusques à ceste heure, elle n'a rien fait contre moy d'outrageux au delà de ma portée. Seroit ce pas sa façon, de laisser en paix, ceux de qui elle n'est point importunée?
Quanto quisque sibi plura negaverit,
A Diis plura feret, nil cupientium,
Nudus castra peto, multa petentibus,
Desunt multa.
Si elle continue, elle me r'envoyera tres-content, et satisfaict,
nihil supra
Deos lacesso.
Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port.
Je me console aiséement, de ce qui adviendra icy, quand je n'y seray plus. Les choses presentes m'embesongnent assez,
fortunæ cætera mando.
Aussi n'ay-je point ceste forte liaison, qu'on dit attacher les hommes à l'advenir, par les enfans qui portent leur nom, et leur honneur. Et en doibs desirer à l'anvanture d'autant moins, s'ils sont si desirables. Je ne tiens que trop au monde, et à ceste vie par moy-mesme: Je me contente d'estre en prise de la fortune, par les circonstances proprement necessaires à mon estre, sans luy alonger par ailleurs sa jurisdiction sur moy: Et n'ay jamais estimé qu'estre sans enfans, fust un defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses, qui n'ont pas fort dequoy estre desirées, notamment à ceste heure, qu'il seroit si difficile de les rendre bons. Bona jam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina. Et si ont justement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les avoir acquises.
Celuy qui me laissa ma maison en charge, prognostiquoit que je la deusse ruyner, regardant à mon humeur, si peu casaniere. Il se trompa; me voicy comme j'y entray: sinon un peu mieux. Sans office pourtant et sans benefice.
Au demeurant, si la fortune ne m'a faict aucune offence violente, et extraordinaire, aussi n'a-elle pas de grace. Tout ce qu'il y a de ses dons chez nous, il y est avant moy, et au delà de cent ans. Je n'ay particulierement aucun bien essentiel, et solide, que je doive à sa liberalité: Elle m'a faict quelques faveurs venteuses, honnoraires, et titulaires, sans substance: Et me les a aussi à la verité, non pas accordées, mais offertes. Dieu sçait, à moy: qui suis tout materiel, qui ne me paye que de la realité, encores bien massive: Et qui, si je l'osois confesser, ne trouverois l'avarice, guere moins excusable que l'ambition: ny la douleur, moins evitable que la honte: ny la santé, moins desirable que la doctrine: ou la richesse, que la noblesse.
Parmy ses faveurs vaines, je n'en ay point qui plaise tant à ceste niaise humeur, qui s'en paist chez moy, qu'une bulle authentique de bourgeoisie Romaine: qui me fut octroyée dernierement que j'y estois, pompeuse en seaux, et lettres dorées: et octroyée avec toute gratieuse liberalité. Et par ce qu'elles se donnent en divers stile, plus ou moins favorable: et qu'avant que j'en eusse veu, j'eusse esté bien aise, qu'on m'en eust montré un formulaire: je veux, pour satisfaire à quelqu'un, s'il s'en trouve malade de pareille curiosité à la mienne, la transcrire icy en sa forme.
Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus, almæ urbis conservatores de Illustrissimo viro Michaële Montano equite sancti Michaëlis, et à Cubiculo Regis Christianissimi, Romana Civitate donando, ad Senatum retulerunt, S. P. Q. R. de ea re ita fieri censuit.
CUM veteri more et instituto cupide illi semper studioseque suscepti sint, qui virtute ac nobilitate præstantes, magno Reip. nostræ usui atque ornamento fuissent, vel esse aliquando possent: Nos majorum nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, præclaram hanc Consuetudinem nobis imitandam ac servandam fore censemus. Quamobrem cum Illustrissimus Michaël Montanus Eques sancti Michaëlis, et a Cubiculo Regis Christianissimi Romani nominis studiosissimus, et familiæ laude atque splendore et propriis virtutum meritis dignissimus sit, qui summo Senatus Populique Romani judicio ac studio in Romanam Civitatem adsciscatur; placere Senatui P. Q. R. Illustrissimum Michaëlem Montanum rebus omnibus ornatissimum, atque huic inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Civitatem adscribi, ornarique omnibus et præmiis et honoribus, quibus illi fruuntur, qui Cives Patritiique Romani nati aut jure optimo facti sunt. In quo censere Senatum P. Q. R. se non tam illi Jus Civitatis largiri quam debitum tribuere, neque magis beneficium dare quam ab ipso accipere, qui hoc Civitatis munere accipiendo, singulari Civitatem ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S. C. auctoritatem iidem Conservatores per Senatus P. Q. R. scribas in acta referri atque in Capitolii curia servari, privilegiumque hujusmodi fieri, solitóque urbis sigillo communiri curarunt. Anno ab urbe condita CXCCCCXXXI. post Christum natum M. D. LXXXI. III. Idus Martii.
Horatius Fuscus sacri S. P. Q. R. scriba.
Vincent. Martholus sacri S. P. Q. R. scriba.
N'estant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentivement, comme je fay, ils se trouveroient comme je fay, pleins d'inanité et de fadaise: De m'en deffaire, je ne puis, sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont un peu meilleur compte: encore ne sçay-je.
Ceste opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu'à nous, a bien pourveu à nostre affaire. C'est un object plein de mescontentement. Nous n'y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, nature a rejetté bien à propos, l'action de nostre veuë, au dehors: Nous allons en avant à vau l'eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c'est un mouvement penible: la mer se brouïlle et s'empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du cieclass="underline" regardez au public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d'un teclass="underline" au testament de cet autre: somme regardez tousjours haut ou bas, ou à costé, ou devant, ou derriere vous. C'estoit un commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous à vous: Vostre esprit, et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez là en soy: vous vous escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses yeux ouverts à se contempler soy-mesme? C'est tousjours vanité pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque chose s'estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses travaux et desirs. Il n'en est une seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l'univers: Tu és le scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans jurisdiction: et apres tout, le badin de la farce.
CHAPITRE X De mesnager sa volonté
AU prix du commun des hommes, peu de choses me touchent: ou pour mieux dire, me tiennent. Car c'est raison qu'elles touchent, pourveu qu'elles ne nous possedent. J'ay grand soin d'augmenter par estude, et par discours, ce privilege d'insensibilité, qui est naturellement bien avancé en moy. J'espouse, et et me passionne par consequent, de peu de choses. J'ay la veuë clere: mais je l'attache à peu d'objects: Le sens delicat et moclass="underline" mais l'apprehension et l'application, je l'ay dure et sourde: Je m'engage difficilement. Autant que je puis je m'employe tout à moy: Et en ce subject mesme, je briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection, qu'elle ne s'y plonge trop entiere: puis que c'est un subject, que je possede à la mercy d'autruy, et sur lequel la fortune a plus de droict que je n'ay. De maniere, que jusques à la santé, que j'estime tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m'y addonner si furieusement, que j'en trouve les maladies importables. On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l'amour de la volupté. Et ordonne Platon une moyenne route de vie entre les deux.