Les Essais - Livre III
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais - Livre III». Краткое содержание книги:
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
Jamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus laschement, au soing et gouvernement d'un tiers, que je ferois, si j'avois à qui. L'un de mes souhaits pour cette heure, ce seroit de trouver un gendre, qui sçeust appaster commodément mes vieux ans, et les endormir: entre les mains de qui je deposasse en toute souveraineté, la conduite et usage de mes biens: qu'il en fist ce que j'en fais, et gaignast sur moy ce que j'y gaigne: pourveu qu'il y apportast un courage vrayement recognoissant, et amy. Mais quoy? nous vivons en un monde, où la loyauté des propres enfans est incognue.
Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l'a pure et sans contreroolle: aussi bien me tromperoit il en comptant. Et si ce n'est un diable, je l'oblige à bien faire, par une si abandonnee confiance. Multi fallere docuerunt, dum timent falli, et aliis jus peccandi suspicando fecerunt. La plus commune seureté, que je prens de mes gens, c'est la mescognoissance: Je ne presume les vices qu'apres que je les ay veuz: et m'en fie plus aux jeunes, que j'estime moins gastez par mauvais exemple. J'oy plus volontiers dire, au bout de deux mois, que j'ay despandu quatre cens escus, que d'avoir les oreilles battues tous les soirs, de trois, cinq, sept. Si ay-je esté desrobé aussi peu qu'un autre de cette sorte de larrecin: Il est vray, que je preste la main à l'ignorance: Je nourris à escient, aucunement trouble et incertaine la science de mon argent: Jusques à certaine mesure, je suis content, d'en pouvoir doubter. Il faut laisser un peu de place à la desloyauté, ou imprudence de vostre valet: S'il nous en reste en gros, dequoy faire nostre effect, cet excez de la liberalité de la fortune, laissons le un peu plus courre à sa mercy: La portion du glanneur. Apres tout, je ne prise pas tant la foy de mes gents, comme je mesprise leur injure. O le vilain et sot estude, d'estudier son argent, se plaire à le manier et recomter! c'est par là, que l'avarice faict ses approches.
Dépuis dix-huict ans, que je gouverne des biens, je n'ay sçeu gaigner sur moy, de voir, ny tiltres, ny mes principaux affaires, qui ont necessairement à passer par ma science, et par mon soing. Ce n'est pas un mespris philosophique, des choses transitoires et mondaines: je n'ay pas le goust si espuré, et les prise pour le moins ce qu'elles valent: mais certes c'est paresse et negligence inexcusable et puerile. Que ne feroy je plustost que de lire un contract? Et plustost, que d'aller secoüant ces paperasses poudreuses, serf de mes negoces? ou encore pis, de ceux d'autruy, comme font tant de gents à prix d'argent. Je n'ay rien cher que le soucy et la peine: et ne cherche qu'à m'anonchalir et avachir.
J'estoy, ce croi-je, plus propre, à vivre de la fortune d'autruy, s'il se pouvoit, sans obligation et sans servitude. Et si ne sçay, à l'examiner de pres; si selon mon humeur et mon sort, ce que 'iay à souffrir des affaires, et des serviteurs, et des domestiques, n'a point plus d'abjection, d'importunité, et d'aigreur, que n'auroit la suitte d'un homme, nay plus grand que moy, qui me guidast un peu à mon aise. Servitus obedientia est fracti animi et abjecti, arbitrio carentis suo : Crates fit pis, qui se jetta en la franchise de la pauvreté, pour se deffaire des indignitez et cures de la maison. Cela ne ferois-je pas: Je hay la pauvreté à pair de la douleur: mais ouy bien, changer cette sorte de vie, à une autre moins brave, et moins affaireuse.
Absent, je me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins lors la ruyne d'une tour, que je ne fais present, la cheute d'une ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d'un vigneron. Une rene de travers à mon cheval, un bout d'estriviere qui batte ma jambe, me tiendront tout un jour en eschec. J'esleve assez mon courage à l'encontre des inconveniens, les yeux, je ne puis.
Sensus ô superi sensus!
Je suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maistres, je parle de ceux de moyenne condition, comme est la mienne: et s'il en est, ils sont plus heureux: se peuvent tant reposer, sur un second, qu'il ne leur reste bonne part de la charge. Cela oste volontiers quelque chose de ma façon, au traittement des survenants: et en ay peu arrester quelcun par adventure plus par ma cuisine, que par ma grace: comme font les fascheux: et oste beaucoup du plaisir que je devrois prendre chez moy, de la visitation et assemblees de mes amys. La plus sotte contenance d'un gentil-homme en sa maison, c'est de le voir empesché du train de sa police; parler à l'oreille d'un valet, en menacer un autre des yeux. Elle doit couler insensiblement, et representer un cours ordinaire. Et treuve laid, qu'on entretienne ses hostes, du traictement qu'on leur fait, autant à l'excuser qu'à le vanter. J'ayme l'ordre et la netteté,
et cantharus et lanx,
Ostendunt mihi me,
au prix de l'abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade. Si un valet se bat chez autruy, si un plat se verse, vous n'en faites que rire: vous dormez ce pendant que monsieur renge avec son maistre d'hostel, son faict, pour vostre traictement du lendemain.
J'en parle selon moy: Ne laissant pas en general d'estimer, combien c'est un doux amusement à certaines natures, qu'un mesnage paisible, prospere, conduict par un ordre reglé. Et ne voulant attacher à la chose, mes propres erreurs et inconvenients. Ny desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation à chascun, faire ses particuliers affaires sans injustice.
Quand je voyage, je n'ay à penser qu'à moy, et à l'emploicte de mon argent: cela se dispose d'un seul precepte. Il est requis trop de parties à amasser: je n'y entens rien: A despendre, je m'y entens un peu, et à donner jour à ma despence: qui est de vray son principal usage. Mais je m'y attens trop ambitieusement; qui la rend inegalle et difforme: et en outre immoderee en l'un et l'autre visage. Si elle paroist, si elle sert, je m'y laisse indiscretement aller: et me resserre autant indiscretement, si elle ne luyt, et si elle ne me rit.
Qui que ce soit, ou art, ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre, par la relation à autruy, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres utilitez, pour former les apparences à l'opinion commune. Il ne nous chaut pas tant, quel soit nostre estre, en nous, et en effect, comme quel il soit, en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l'esprit, et la sagesse, nous semblent sans fruict, si elle n'est jouye que de nous: si elle ne se produict à la veuë et approbation estrangere. Il y en a, de qui l'or coulle à gros bouillons, par des lieux sousterreins, imperceptiblement: d'autres l'estendent tout en lames et en feuilles: Si qu'aux uns les liars valent escuz, aux autres le contraire: le monde estimant l'emploite et la valeur, selon la montre. Tout soing curieux autour des richesses sent à l'avarice: Leur dispensation mesme, et la liberalité trop ordonnee et artificielle: elles ne valent pas une advertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa despense juste, la fait estroitte et contrainte. La garde, ou l'emploitte, sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal, que selon l'application de nostre volonté.
L'autre cause qui me convie à ses promenades, c'est la disconvënance aux moeurs presentes de nostre estat: je me consolerois aysement de cette corruption, pour le regard de l'interest public:
pejoraque sæcula ferri
Temporibus, quorum sceleri non invenit ipsa