Jacques Brel, voyage au bout de la vie
- Автор: Идальго Фред
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions Archipel
- ISBN: 978-2809812473
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Jacques Brel, voyage au bout de la vie». Краткое содержание книги:
Entre-temps, l’homme s’était illustré par un rare altruisme, transportant courrier, malades et femmes enceintes à bord de son avion… Fred Hidalgo est parti sur ses traces : son enquête, riche en témoignages et en anecdotes, dévoile cette vie méconnue du Grand Jacques et révèle aussi les secrets d’écriture et d’enregistrement de son dernier album.
L’histoire d’un marin au long cours et d’un pilote au grand cœur ; l’aventure d’un homme qui tourna le dos à la gloire pour réaliser un « impossible rêve » : transformer une vie d’artiste en destinée d’exception.
— Claude, la guitare !
« J’accepte enfin. L’alcool m’a complètement désinhibé. Hélas, il m’a aussi totalement embrouillé la tête, et je me livre à la plus pitoyable prestation de toute ma carrière de chanteur : je mélange tout. […] À la fin de mes deux chansons, pourtant, Brel me lance gentiment :
— C’est joli !
« Puis il prend pitié de moi, s’empare de l’instrument et me chante, me voyant définitivement HS, quelques extraits de son prochain album. Honte de ma vie : je ne m’en souviens absolument pas ! C’est Paul-Robert qui me l’a raconté. Après quoi, je pars, raide comme la justice, tutoie le piano, franchis la porte de la chambre d’amis à gauche, et m’écroule. Ainsi s’est déroulée mon audition devant Brel[245]. » Sans plus de succès, donc, que la première…
Comment Lemesle, se demandera-t-on, a-t-il su que le Grand Jacques avait ajouté une strophe à La ville s’endormait, vu son état « avancé » pendant qu’il lui chantait ses esquisses de chansons ? Tout simplement parce que, le lendemain matin, il eut accès aux textes en cours : « À mon réveil, assez douloureux, chez Paul-Robert qui m’avait judicieusement invité à passer la nuit chez lui, il n’y avait plus personne. Je me suis retrouvé seul… et là, le temps de me préparer un café, posé sur le piano, je découvre un cahier d’écolier. J’ai compris tout de suite de quoi il s’agissait. J’ai reconnu l’écriture de Jacques. C’était son cahier de chansons ! J’avoue avoir eu un instant l’impression de commettre un crime de lèse-majesté. Et puis la curiosité l’a emporté. Il y avait là, sous forme de brouillons, avec plein de ratures, tous ses textes en cours ! Les nouvelles chansons du Grand Jacques, alors que personne encore, en France, ne se doutait qu’il s’était remis à écrire[246]… »
Le quotidien avait repris son cours, le toubib vaquant à ses occupations, Jacques et la Doudou partis en courses… Claude aura l’occasion de retrouver à plusieurs reprises son ami médecin et ancien concurrent (« La dernière fois, précise-t-il[247], c’était à Nîmes au début des années 2000 : désormais à la retraite, il avait renoué avec ses premières amours en animant un atelier chansons pour des artistes en herbe »), mais il ne reverra « l’homme qui a chaviré » son adolescence et, assure-t-il, bouleversé sa vie qu’une seule fois. Toujours à Tahiti et seulement par le plus grand des hasards. C’était en juillet 1977. Invité à fêter un anniversaire dans un restaurant de Papeete, il aperçoit au fond de la salle, dans la pénombre, un type qui lui fait de grands signes. « “Ah ! fait-il en me voyant enfin me pointer, encore un espion envoyé par Lama !” »
Lama ! Que d’allusions à cet artiste depuis qu’il a quitté la France ! À Pierre Perret, rencontré en bateau dans les Grenadines (« Pierrot, quand tu verras Lama, dis-lui qu’il me reste encore un poumon ! ») ; à Eddie Barclay, dans une lettre signée « Lama Van Brel » ; à Carlos, après l’hospitalisation de celui-ci à Papeete, dans une cassette qu’il lui adresse, accent belge à l’appui (« Mon cher Carlos, voici le vieux Lama belge ») ; à d’autres encore (« Dites à Lama de ne plus tousser, j’ai arrêté de fumer ! ») ; à Claude Lemesle… Ce dernier avance aujourd’hui cette interprétation : « Monsieur Brel a réussi à construire sa propre statue de son vivant en abandonnant la scène à trente-sept ans. Mais, quelque part, ça l’exaspère de savoir que quelqu’un occupe à présent son créneau, indûment, selon lui. Ce n’est pas si facile, même quand on l’a voulu, qu’on y a tenu, de renoncer à la première place dans le cœur des gens. Lama est tout ce qu’il déteste, parce que Lama vit tout ce qu’il ne vit plus. Même les adieux sincères sont difficiles[248]. »
Possible. Probable même… bien qu’un malentendu, semblable à celui qui a causé « l’affaire Antoine », ait sans doute été à l’origine de celle-ci. Serge Lama : « Il a dit que, quand il avait mal aux poumons, Lama toussait. En réalité, c’est moi qui l’ai dit en premier. Il se trouvait dans les îles et, lorsque j’ai dit ça, j’ai voulu faire un mot d’esprit, avec un total respect. J’ai dit : “Dites à Brel qu’il se soigne bien, parce que quand il a mal aux poumons, c’est moi qui tousse.” Je reste persuadé que si je lui avais dit ça en tête à tête, il l’aurait pris avec humour et il en aurait rigolé. Mais je ne sais pas comment ça lui a été rapporté. Par contre, la seule fois où je l’ai rencontré, il m’a dit des choses aimables. C’était au Don Camillo. Il m’a barré le passage, alors que j’avançais, et il m’a dit qu’il aimait beaucoup ce que je faisais. J’étais tellement ému que j’ai juste balbutié quelques phrases[249]. » Il est certain que Brel n’aurait jamais fait autant de cas d’un artiste qui lui était insignifiant ; il fallait forcément qu’il lui portât une certaine estime, au moins professionnelle.
Juillet 1977, Papeete. « Nous buvons un armagnac ou deux, se rappelle Claude Lemesle. Il a un peu grossi et s’est laissé pousser une petite barbiche. Il part le lendemain enregistrer à Paris et me confie que ça ne l’amuse pas, qu’il le fait pour son ami Eddie Barclay.
« Chose étrange : c’était la dernière fois que je voyais Jacques Brel vivant et je me suis rendu compte un jour que, trois ans plus tard, Joe Dassin était mort exactement au même endroit, au fond du restaurant, à droite. Il y a de ces coïncidences[250] ! »
À présent, le premier étage de l’établissement où les deux hommes échangèrent ces derniers mots n’existe plus, remplacé par une boutique de vêtements. Mais, au rez-de-chaussée du même bar-restaurant, Le Métro, au centre commercial Vaima de Papeete, une plaque rappelle que Joe Dassin est décédé là, d’une crise cardiaque, le 20 août 1980, à l’âge de quarante et un ans. Claude Lemesle, qui était présent ce jour-là, n’a pas tort : il y a de ces coïncidences…
Quelques jours plus tôt, le Grand Jacques avait demandé à Paul-Robert Thomas pourquoi il avait choisi de s’installer à Tahiti, après un parcours aussi atypique, lui le pied-noir déraciné en 1962. Né à Sétif, en Algérie, « le dernier jour de la Seconde Guerre mondiale », il se souvenait de ce déferlement de violence qui avait mis fin brusquement à son enfance et à son insouciance : « L’évasion et la découverte n’existaient plus alors que dans les têtes et les livres. Je lisais et relisais Le Tour du monde en quatre-vingts jours, les souvenirs d’Albert Schweitzer… Tout cela emplissait mon crâne d’aventures et de merveilleux. Dehors, dans les rues, claquaient les armes automatiques. Il fallut plus de deux mille jours et deux mille nuits pour que se taisent le tambour et le canon. »
Brel : « Pourquoi es-tu venu t’installer ici, toubib ? »
Thomas : « Le hasard et la chance. »
Brel : « Le hasard et la chance n’existent pas ! Seuls la volonté et le travail existent. Thomas Edison avait raison : “Le génie c’est un pour cent d’inspiration, avec quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration.” Ou “Ceux qui vivent sont ceux qui luttent.” C’est de Victor Hugo, dans Les Châtiments. »
15
QUAND JE SERAI VIEUX, JE SERAI INSUPPORTABLE
245
Claude Lemesle, op. cit.
246
À l’auteur.
247
Ibid. À côté de ses activités d’auteur, Claude Lemesle anime lui-même des ateliers d’écriture, fort courus, qui ont donné naissance aux Stylomaniaques, un spectacle interactif qu’il présente avec ses stagiaires.
248
Claude Lemesle, op. cit.
249
Eddy Przybylski, op. cit.
250
Claude Lemesle, op. cit.