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Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I

Электронная книга - «Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I». Краткое содержание книги:

Les «Mémoires d'Outre-Tombe» se divisent en quatre parties (ou tomes).
La première partie (1768–1800) va de la naissance de Chateaubriand à son retour de l’émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf livres.
Le tome 1 comprend les livres I à VI.
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L’Aurore.

«Quelle douce clarté vient éclairer l’Orient! Est-ce la jeune Aurore qui entr’ouvre au monde ses beaux yeux chargés des langueurs du sommeil? Déesse charmante, hâte-toi! quitte la couche nuptiale, prends la robe de pourpre; qu’une ceinture moelleuse la retienne dans ses nœuds; que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats: qu’aucun ornement ne profane tes belles mains faites pour entr’ouvrir les portes du jour. Mais tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes cheveux d’or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta bouche s’exhale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la nature sourit à ta présence; toi seule verses des larmes, et les fleurs naissent.»

À la Lune.

«Chaste déesse! déesse si pure, que jamais même les roses de la pudeur ne se mêlent à tes tendres clartés, j’ose te prendre pour confidente de mes sentiments. Je n’ai point, non plus que toi, à rougir de mon propre cœur. Mais quelquefois le souvenir du jugement injuste et aveugle des hommes couvre mon front de nuages, ainsi que le tien. Comme toi, les erreurs et les misères de ce monde inspirent mes rêveries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne des cieux, tu conserves toujours la sérénité; les tempêtes et les orages qui s’élèvent de notre globe glissent sur ton disque paisible. «Déesse aimable à ma tristesse, verse ton froid repos dans mon âme.»

L’Innocence.

«Fille du ciel, aimable innocence, si j’osais de quelques-uns de tes traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de vertu à l’enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté à la vieillesse et de bonheur à l’infortune; qu’étrangère à nos erreurs, tu ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n’ai rien que de céleste. Belle innocence! mais quoi! les dangers t’environnent, l’envie t’adresse tous ses traits: trembleras-tu, modeste innocence? chercheras-tu à te dérober aux périls qui te menacent? Non, je te vois debout, endormie, la tête appuyée sur un autel.»

Mon frère accordait quelquefois de courts instants aux ermites de Combourg: Il avait coutume d’amener avec lui un jeune conseiller au parlement de Bretagne. M. de Malfilâtre[242], cousin de l’infortuné poète de ce nom. Je crois que Lucile, à son insu, avait ressenti une passion secrète pour cet ami de mon frère, et que cette passion étouffée était au fond de la mélancolie de ma sœur. Elle avait d’ailleurs la manie de Rousseau sans en avoir l’orgueiclass="underline" elle croyait que tout le monde était conjuré contre elle. Elle vint à Paris en 1789, accompagnée de cette sœur Julie dont elle a déploré la perte avec une tendresse empreinte de sublime. Quiconque la connut l’admira, depuis M. de Malesherbes jusqu’à Chamfort. Jetée dans les cryptes révolutionnaires à Rennes[243], elle fut au moment d’être renfermée au château de Combourg, devenu cachot pendant la Terreur. Délivrée de prison[244], elle se maria à M. de Caud, qui la laissa veuve au bout d’un an[245]. Au retour de mon émigration, je revis l’amie de mon enfance: je dirai comment elle disparut, quand il plut à Dieu de m’affliger.

* * *

Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans mon ermitage; il le faut abandonner tout rempli des beaux adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l’Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries; elles en étaient les Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire: leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être: je ne dois rien conserver sur la terre. C’est en disant adieu aux bois d’Aulnay que je vais rappeler l’adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg: tous mes jours sont des adieux.

Le goût que Lucile m’avait inspiré pour la poésie fut de l’huile jetée sur le feu. Mes sentiments prirent un nouveau degré de force; il me passa par l’esprit des vanités de renommée; je crus un moment à mon talent, mais bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me mis à douter de ce talent, ainsi que j’en ai toujours douté. Je regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j’en voulus à Lucile d’avoir fait naître en moi un penchant malheureux: je cessai d’écrire, et je me pris à pleurer ma gloire à venir, comme on pleurerait sa gloire passée.

Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davantage ce qui manquait à ma jeunesse: je m’étais un mystère. Je ne pouvais voir une femme sans être troublé; je rougissais si elle m’adressait la parole. Ma timidité, déjà excessive avec tout le monde, était si grande avec une femme que j’aurais préféré je ne sais quel tourment à celui de demeurer seul avec cette femme: elle n’était pas plutôt partie, que je la rappelais de tous mes vœux. Les peintures de Virgile, de Tibulle et de Massillon se présentaient bien à ma mémoire: mais l’image de ma mère et de ma sœur, couvrant tout de sa pureté, épaississait les voiles que la nature cherchait à soulever; la tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moins désintéressée. Quand on m’aurait livré les plus belles esclaves du sérail, je n’aurais su que leur demander: le hasard m’éclaira.

Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le village; on courut à l’une des fenêtres de la grand’salle pour regarder. J’y arrivai le premier, l’étrangère se précipitait sur mes pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi.

Dès ce moment, j’entrevis que d’aimer et d’être aimé d’une manière qui m’était inconnue devait être la félicité suprême. Si j’avais fait ce que font les autres hommes, j’aurais bientôt appris les peines et les plaisirs de la passion dont je portais le germe; mais tout prenait en moi un caractère extraordinaire. L’ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude, firent, qu’au lieu de me jeter au dehors, je me repliai sur moi-même; faute d’objet réel, j’évoquai par la puissance de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais si l’histoire du cœur humain offre un autre exemple de cette nature.

* * *

Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j’avais vues: elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l’étrangère qui m’avait pressé contre son sein; je lui donnai les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des grandes dames du temps de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV, dont le salon était orné, m’avaient fourni d’autres traits, et j’avais dérobé des grâces jusqu’aux tableaux des Vierges suspendus dans les églises.

Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m’entretenais avec elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie: Aphrodite sans voile, Diane vêtue d’azur et de rosée, Thalie au masque riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée qui me soumettait la nature. Sans cesse je retouchais ma toile; j’enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre. Je changeais aussi mes parures; j’en empruntais à tous les pays, à tous les siècles, à tous les arts, à toutes les religions. Puis, quand j’avais fait un chef-d’œuvre, j’éparpillais de nouveau mes dessins et mes couleurs; ma femme unique se transformait en une multitude de femmes dans lesquelles j’idolâtrais séparément les charmes que j’avais adorés réunis.

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[242]

Malfilâtre (Alexandre-Henri de), né le 19 février 1757. Pourvu d’un office de conseiller non originaire au Parlement de Bretagne, par lettres du 3 mars 1785, il fut reçu le 3 mai suivant. Pendant l’émigration, il entra dans les ordres et mourut à Somers-town, près Londres, le 18 mars 1803. (Lucile de Chateaubriand et M. de Caud, par Frédéric Saulnier, p.7.) M. Saulnier ajoute: «Il était, croyons-nous, d’origine normande, et peut-être parent du poète du même nom. Au XVIIIe siècle, il y avait des Malfilâtre aux environs de Falaise.»

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[243]

Vers la fin de 1793, Lucile fut arrêtée et enfermée à Rennes, au couvent du Bon-Pasteur, devenu la prison de la Motte, où se trouvaient déjà sa sœur, madame de Farcy, et sa belle-sœur, madame de Chateaubriand. Un document émané du Comité de surveillance de la commune de Rennes relate ainsi les causes de leur incarcération:

Séance du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794) de la République une et indivisible.

Le Comité de surveillance et révolutionnaire de la commune de Rennes a arrêté d’envoyer au district les motifs qui ont déterminé les incarcérations et arrestations des personnes suivantes:

1º Julie Chateaubriand, femme Farcy, ex-noble, âgée de 27 ans, envoyée à la maison de réclusion de Rennes, le 21 octobre 1793 (vieux stile), par le Comité de surveillance de Fougères, sans autres motifs;

2º Lucille Chateaubriand, ex-noble, âgée de 25 ans, regardée comme suspecte aux termes de la loi du 17 septembre (vieux stile);

3º Céleste Buisson, femme Chateaubriand, ex-noble, âgée de 18 ans, envoyée de Fougères le 21 octobre 1793, même motif.

Il ressort de cette pièce que Lucile n’a pas été envoyée de Fougères à Rennes, le 21 octobre 1793, bien qu’à cette époque elle vécût, dans la première de ces deux villes, avec sa sœur et sa belle-sœur. Il est probable qu’elle fut, à ce moment, laissée en liberté, et qu’elle provoqua elle-même son incarcération, pour ne pas quitter la jeune femme, son amie, dont elle avait promis de ne pas se séparer. On lit, en effet, dans une lettre de Lucile, la dernière qu’elle ait écrite à son frère: «Lorsque tu partis pour la seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis promettre de ne m’en point séparer. Fidèle à ce cher engagement, j’ai tendu volontairement mes mains aux fers, et je suis entrée dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort.»

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[244]

Lucile, madame de Farcy et leur jeune belle-sœur recouvrèrent la liberté après le 9 thermidor. Elles sortirent de la prison de la Motte le 15 brumaire an III (5 novembre 1794).

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[245]

Le mariage de Lucile et de M. de Caud eut lieu à Rennes le 15 thermidor an IV (2 août 1796). Le chevalier de Caud (Jacques-Louis-René), fils de Pierre-Julien Caud, sieur du Basbourg, avocat au Parlement, et de dame Jeanne-Rose Baconnière, était né à Rennes le 19 juin 1727. Sur l’État militaire de France pour l’année 1787, il figure avec les qualifications suivantes: «M. le chevalier de Caud, lieutenant-colonel, chevalier de Saint-Louis, commandant le bataillon de garnison du régiment de Monsieur (Troupes provinciales)». Il était, à la même date, commandant pour S. M. des ville et château de Fougères. En 1796, il n’est plus, sur son acte de mariage, que «Jacques-Louis-René Decaud, vivant de son bien». Le jour des épousailles, Lucile avait 31 ans; M. de Caud était presque septuagénaire: il avait 69 ans passés. «Il laissa sa femme, dit Chateaubriand, veuve au bout d’un an.» Il fit même mieux: il la laissa veuve au bout de sept mois et demi. Le 26 ventôse an V (16 mars 1797), l’officier public de Rennes enregistrait le décès de «Jacques-Louis-René Decaud, vivant de son bien, âgé de soixante-dix ans, décédé en sa demeure, rue de Paris, ce matin, environ six heures.» Voir l’étude si intéressante et si complète de M. Frédéric Saulnier sur Lucile de Chateaubriand et M. de Caud. – M. Anatole France a commis une double erreur, dans sa Notice sur Lucile, page 35, en donnant pour date à son mariage «cette terrible année 1793», et en disant qu’elle épousa «le comte de Caud».

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