Mysterium [fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 1995
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-23949-6
- Переводчик: Pierre-Paul Durastanti
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Mysterium [fr]». Краткое содержание книги:
Et puis, ce soir-là… Un immense éclair dans le ciel. L’orage ? Non, ce n’était pas la saison. Le lendemain, ébahis, les habitants de Two Rivers découvrirent qu’ils étaient coupés du monde. Leur ville se terminait net, en bordure de forêt. C’est alors qu’apparurent les avions. De vieux coucous de la dernière guerre…
Elle vit les enfants morts sans comprendre ce dont il s’agissait. Raides dans leurs habits gelés, les cadavres qui se balançaient dans le vent n’avaient rien d’humain. On avait jeté les cordes par-dessus les potences avant de les nouer autour du cou des enfants selon un usage intemporel. Ils avaient les mains attachées dans le dos, la tête recouverte d’un sac de toile.
Elle s’approcha sans le vouloir, anesthésiée par un choc physique, tel celui qu’on éprouve en mettant le doigt dans une prise électrique. Elle le sentait dans ses bras, dans ses jambes.
Quelqu’un a suspendu son linge aux réverbères.
Soudain, le monde devint beaucoup plus laid.
Non… ce sont des enfants. Des enfants morts.
Elle s’immobilisa. Un long moment. Observa les enfants morts pendus aux lampadaires devant la mairie. La neige se mit à tomber du ciel en gros flocons délicats et parfaits qui se posaient sur les habits difformes des enfants morts, qui s’attachaient aux membres tordus des enfants morts, et qui finirent ainsi par envelopper les enfants morts dans un linceul d’une blancheur magnifique et d’une pureté absolue.
Un véhicule de patrouille passa. Elle regarda le milicien qui conduisait, mais la pénombre de l’habitacle le dissimulait, et il se détourna d’Evelyn, ou de ce qu’Evelyn avait vu.
Elle déambula sans but précis et, au sortir d’une ruelle lugubre, se surprit à lever les yeux vers les voiles de neige qui flottaient devant la fenêtre de Dex où brillait une lumière dorée qui ponctuait la falaise de brique comme un phare esseulé. Elle entra, gravit l’escalier, frappa à la porte.
Il ouvrit et la dévisagea sans cacher son étonnement. Il devait attendre quelqu’un d’autre. Quoi de plus naturel, après une si longue séparation ? Mais à sa vue elle se laissa submerger par une vague de souvenirs qui semblaient terriblement récents : souvenirs de sa voix, de ses doigts, de son odeur. Ils avaient, ensemble, établi ce catalogue d’une intimité à laquelle Evelyn n’avait plus droit et qu’elle ne pouvait se résoudre à ranger au placard de l’existence.
— Evelyn ? Qu’est-ce que tu as ? Tu vas bien ?
— Il faut que je te confie un secret, dit-elle.
15
— On s’est connus dans un bar, dit Ruth Wintermeyer. Plutôt ringard, non ? En fait, on s’est connus parce qu’il avait lu mon bouquin.
Elle alluma une cigarette, inhala la fumée, ferma les yeux et raconta qu’elle était allée à l’épicerie après l’accident au labo en acheter plusieurs cartouches dont il lui restait deux paquets. À présent, elle ne s’octroyait plus qu’une pause-tabac par jour, en souvenir du bon vieux temps.
Howard Poole, assis dans un fauteuil en vis-à-vis, suait dans sa canadienne ; mais l’ôter l’aurait exposé au froid. Tout le monde évitait de pousser le chauffage – comme si on pouvait mettre l’électricité en réserve.
— Je m’intéresse à l’histoire, et j’ai écrit un livre sur celle de la région, de l’époque coloniale à la guerre de Sécession. Un travail d’amateur. Mes diplômes remontent à une trentaine d’années, et mon éditeur n’a qu’une distribution locale. Mais, à Two Rivers, ça suffit pour passer pour une intellectuelle. (Une nouvelle bouffée.) Votre oncle m’a appelée, et on s’est vus. Il s’intéressait à la ville. Je crois qu’il avait envie de l’adopter. Il refusait d’habiter la résidence administrative – quand je l’ai rencontré, il logeait au Blue View. Très peu orthodoxe, tout ça. Le gouvernement tenait à ce qu’il se cantonne au labo, et lui, il ne voulait pas en entendre parler. Après tout, il avait acquis une célébrité qui lui permettait de jouer les prime donne, dans certaines limites. Le prix de Stern, c’étaient ses caprices. (Elle marqua une pause.) La sécurité a eu du boulot, cela dit. Dès qu’il a commencé à me fréquenter, ils se sont mis à pulluler, vous voyez, les petits mecs en complet-veston qui surveillaient la maison ou épluchaient mon compte. J’ai dû réussir le test. Je n’ai rien d’un facteur de risque.
— Vous sortiez ensemble ?
— Ça vous surprend ?
— Non, mais je ne lui ai jamais connu de vie privée. Pour rester honnête, je me demandais même s’il en avait une.
— De vie privée ?
— De vie amoureuse. Je l’imaginais en esprit désincarné.
— Je vois ce que vous voulez dire. Il n’était pas doué pour les relations intimes. Il avait le regard ailleurs. Howard, vous l’appeliez toujours Stern ?
— Comme toute la famille. Sauf ma mère, qui lui donnait du « Alan » quand ils se retrouvaient – mais je ne sentais pas un lien affectif très fort. Selon elle, il s’isolait déjà étant enfant. Les Stern, c’était la famille nombreuse. Pas riche, mais aisée. Héritage confortable, belle baraque sur Long Island.
— Des gens religieux ?
— Au mieux agnostiques.
— Parce que le sujet revenait souvent.
— Il avait de drôles d’idées là-dessus.
Ruth écrasa sa cigarette et s’éclaircit la gorge.
— On devrait peut-être en parler, de ces drôles d’idées.
La conversation se poursuivit jusque dans l’après-midi. Au déjeuner, Ruth lui offrit des sandwiches et du café.
— Du moulu que j’ai au dépôt de Pine Street. Il est rance et mélangé à de la chicorée, mais au moins il se boit chaud.
Le couvre-feu approchait, la neige revenait piqueter les fenêtres, et un portrait émergeait.
Alan Stern, étranger dès l’enfance, menait une quête. Son mysticisme n’a rien de mystérieux, se disait Howard, qui avait rencontré nombre de savants animés par une motivation similaire, même s’ils l’admettaient rarement. La cosmologie fascine, entre autres par sa promesse de percer certains des secrets de l’univers… voire le secret : l’ordre réel des choses. Mais la science de haut vol n’est jamais qu’une suite sans fin d’essais et d’erreurs, de tâtonnements.
— Ça ne lui suffisait pas. Il jouait avec les systèmes. Il s’intéressait aux théoriciens les plus extrêmes de son domaine, Guth et Linde. Sinon, Hegel, les platoniciens, les gnostiques…
— Ah, il adorait parler des gnosticismes grec et chrétien. C’était passionnant. Je lui ai emprunté plusieurs bouquins.
— Mais ça n’avait rien d’un passe-temps. Il y trouvait…
— Un miroir, dit aussitôt Ruth. Le reflet de sa réflexion. Qu’est-ce que c’est, au fond, le gnosticisme ? Pour moi, c’est l’idée qu’il existe un monde secret, qui nous est caché, mais que nous pouvons atteindre, ou plutôt rejoindre, puisque nous sommes les ombres d’âmes parfaites prisonnières d’un monde imparfait.
— Exilées du Plérôme. Du Monde de la Lumière.
— Oui. Selon les gnostiques, on peut trouver son chemin vers ce monde ; on lui appartient, c’est notre vrai pays natal.
Il se figura Stern enfant, un solitaire trop conscient de sa gaucherie et de son intelligence, animé du désir ardent de ce ciel d’où il était tombé dans la matière banale.
— Et on vit bel et bien dans un monde maudit, dit Ruth. Il s’en rendait compte à chaque instant. Quand il regardait les infos à la télé et qu’il voyait les guerres, les enfants affamés, il avait l’air de souffrir.
— Ça tournait à l’obsession.
— Au moins.
— Ruth, vous pensez qu’il… perdait la tête ?
— Je ne le juge pas, Howard. Je l’ai côtoyé pendant un an. Nous étions très proches. Je l’aimais. Enfin, je crois. Mais je l’ai vu changer. Ça venait peut-être de son travail au labo. Il se plongeait de plus en plus dans ses livres. Il reprenait des controverses religieuses oubliées depuis des lustres. Pire, il voulait en parler avec moi. (Un geste d’impuissance.) Je n’ai pas particulièrement la foi. J’ignore si le mal est une force créatrice. Mes soucis, ce sont les courses à faire. Au mieux, la dette nationale. Pas la théologie.