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LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:

The Project Gutenberg eBook, La rotisserie de la Reine Pedauque, by Anatole France
This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net
Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
Produced by Carlo Traverso, Vital Debroey and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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—Je vous confierai, nous dit-il, que, suivant la rivière en aval, à la recherche d'une berge favorable à la pêche, j'ai aperçu la calèche apocalyptique qui effraye mademoiselle Jahel. Elle s'est arrêtée à quelque distance en arrière de notre berline. Vous l'avez dû voir passer ici, tandis que je pêchais dans la rivière, et l'âme de mademoiselle en dut être bien soulagée.

—Nous ne l'avons pas vue, dit Jahel.

—Il faut donc, reprit l'abbé, qu'elle se soit remise en route quand la nuit était déjà noire. Et du moins vous l'avez entendue.

—Nous ne l'avons pas entendue, dit Jahel.

—C'est donc, fit l'abbé, que cette nuit est aveugle et sourde. Car il n'est pas croyable que cette calèche, dont point une roue n'était rompue ni un cheval boiteux, soit restée sur la route. Qu'y ferait-elle?

—Oui, qu'y ferait-elle? dit Jahel.

—Ce souper, dit mon bon maître, rappelle en sa simplicité ces repas de la Bible où le pieux voyageur partageait, au bord du fleuve, avec un ange, les poissons du Tigre. Mais nous manquons de pain, de sel et de vin. Je vais tenter de tirer de la berline les provisions qui y sont renfermées et voir si, de fortune, quelque bouteille ne s'y serait point conservée intacte. Car il est telle occasion où le verre ne se brise point sous le choc qui a rompu l'acier. Tournebroche, mon fils, donnez-moi, s'il vous plaît, votre briquet; et vous, mademoiselle, ne manquez point de retourner les poissons. Je reviendrai tout de suite.

Il partit. Son pas un peu lourd s'amortit peu à peu sur la terre de la route, et bientôt nous n'entendîmes plus rien.

—Cette nuit, dit M. d'Anquetil, me rappelle celle qui précéda la bataille de Parme. Car vous n'ignorez pas que j'ai servi sous Villars et fait la guerre de succession. J'étais parmi les éclaireurs. Nous ne voyions rien. C'est une des grandes finesses de la guerre. On envoie pour reconnaître l'ennemi des gens qui reviennent sans avoir rien reconnu, ni connu. Mais on en fait des rapports, après la bataille, et c'est là que triomphent les tacticiens. Donc, à neuf heures du soir, je fus envoyé en éclaireur avec douze maistres…

Et il nous conta la guerre de succession et ses amours en Italie; son récit dura bien un quart d'heure, après quoi il s'écria:

—Ce pendard d'abbé ne revient pas. Je gage qu'il boit là-bas tout le vin qui restait dans la soupente.

Songeant alors que mon bon maître pouvait être embarrassé, je me levai pour aller à son aide. La nuit était sans lune, et, tandis que le ciel resplendissait d'étoiles, la terre restait dans une obscurité que mes yeux, éblouis par l'éclat de la flamme, ne pouvaient percer.

Ayant fait sur la route, à la fois ténébreuse et pâle, cinquante pas au plus, j'entendis devant moi un cri terrible, qui ne semblait pas sortir d'une poitrine humaine, un cri autre que les cris déjà entendus, qui me glaça d'horreur. Je courus dans la direction d'où venait cette clameur de mortelle détresse. Mais la peur et l'ombre amollissaient mes pas. Parvenu enfin à l'endroit où la voiture gisait informe et grandie par la nuit, je trouvai mon bon maître assis au bord du fossé, plié en deux. Je ne pouvais distinguer son visage. Je lui demandai en tremblant:

—Qu'avez-vous? Pourquoi avez-vous crié?

—Oui, pourquoi ai-je crié? dit-il d'une voix altérée, d'une voix nouvelle. Je ne savais pas que j'eusse crié. Tournebroche, n'avez-vous pas vu un homme? Il m'a heurté dans l'ombre assez rudement. Il m'a donné un coup de poing.

—Venez, lui dis-je, levez-vous, mon bon maître.

S'étant soulevé, il retomba lourdement à terre.

Je m'efforçai de le relever, et mes mains se mouillèrent en touchant sa poitrine.

—Vous saignez?

—Je saigne? Je suis un homme mort. Il m'a assassiné. J'ai cru d'abord que ce n'était qu'un coup fort rude. Mais c'est une blessure dont je sens que je ne reviendrai pas.

—Qui vous a frappé, mon bon maître?

—C'est le juif. Je ne l'ai pas vu, mais je sais que c'est lui. Comment puis-je savoir que c'est lui, puisque je ne l'ai pas vu? Oui, comment cela? Que de choses étranges! C'est incroyable, n'est-ce pas, Tournebroche? J'ai dans la bouche le goût de la mort, qui ne se peut définir… Il le fallait, mon Dieu! Mais pourquoi ici plutôt que là? Voilà le mystère! Adjutorium nostrum in nomine Domini… Domine, exaudi orationem meam…

Il pria quelque temps à voix basse, puis:

—Tournebroche! mon fils, me dit-il, prenez les deux bouteilles que j'ai tirées de la soupente et mises ci-contre. Je n'en puis plus. Tournebroche, où croyez-vous que soit la blessure? C'est dans le dos que je souffre le plus, et il me semble que la vie me coule le long des mollets. Mes esprits s'en vont.

En murmurant ces mots, il s'évanouit doucement dans mes bras. J'essayai de l'emporter, mais je n'eus que la force de l'étendre sur la route. Sa chemise ouverte, je trouvai la blessure; elle était à la poitrine, petite et saignant peu. Je déchirai mes manchettes et en appliquai les lambeaux sur la plaie; j'appelai, je criai à l'aide. Bientôt je crus entendre qu'on venait à mon secours du côté de Tournus, et je reconnus M. d'Astarac. Si inattendue que fût cette rencontre, je n'en eus pas même de surprise, abîmé que j'étais par la douleur de tenir le meilleur des maîtres expirant dans mes bras.

—Qu'est cela, mon fils? demanda l'alchimiste.

—Venez à mon secours, monsieur, lui répondis-je. L'abbé Coignard se meurt. Mosaïde l'a assassiné.

—Il est vrai, reprit M. d'Astarac, que Mosaïde est venu ici dans une vieille calèche à la poursuite de sa nièce, et que je l'ai accompagné pour vous exhorter, mon fils, à reprendre votre emploi dans ma maison. Depuis hier nous serrions d'assez près votre berline, que nous avons vue tout à l'heure s'abîmer dans une ornière. A ce moment, Mosaïde est descendu de la calèche, et, soit qu'il ait fait un tour de promenade, soit plutôt qu'il lui ait plu de se rendre invisible comme il en a le pouvoir, je ne l'ai point revu. Il est possible qu'il se soit déjà montré à sa nièce pour la maudire; car tel était son dessein. Mais il n'a pas assassiné l'abbé Coignard. Ce sont les Elfes, mon fils, qui ont tué votre maître, pour le punir d'avoir révélé leurs secrets. Rien n'est plus certain.

—Ah! monsieur, m'écriai-je, qu'importe que ce soit le juif ou les

Elfes; il faut le secourir.

—Mon fils, il importe beaucoup, au contraire, répliqua M. d'Astarac. Car, s'il avait été frappé d'une main humaine, il me serait facile de le guérir par opération magique, tandis que, s'étant attiré l'inimitié des Elfes, il ne saurait échapper à leur vengeance infaillible.

Comme il achevait ces mots, M. d'Anquetil et Jahel, attirés par mes cris, approchaient avec le postillon qui portait une lanterne.

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