L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1976
- Язык: французский
- Год: OPTA
- Переводчик: Rene Lathiere
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
Qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois encore ?
Les meneurs d’hommes, les potentats, les monarques, les imperators. Ils brandissent leurs bâtons, leurs sceptres, ils citent le feu à comparaître devant eux, ils le font jaillir des montagnes. Voici les divinités dont on n’avait aucune idée. Voici les shamans, les sorciers, les magiciens. Voici les trouvères, les poètes, les enlumineurs. Voici d’autres rites. Voici les fruits de la guerre. Regarde, Lew Nichols : les amants, les massacreurs, les rêveurs, les visionnaires. Regarde toujours : les généraux, les prélats, les pionniers, les législateurs ! Voici les continents ignorés qui restent à découvrir, les pommes d’or qui restent à cueillir. Regarde ! Les fous ! Les courtisans ! Les héros ! Les victimes ! Je vois les schémas. Je vois les failles. Je vois les réussites miraculeuses et elles mettent des larmes à mes paupières. Voici la fille de la fille de votre fille. Voici le fils de votre fils. Voici des nations dont nul n’a jamais soupçonné l’existence, en voici d’autres qui naîtront un jour. Quel est ce langage fait de caquetages et de sons sifflants ? Cette musique où il n’y a que coups et grondements ? Rome disparaîtra de nouveau, Babylone imposera une deuxième fois son hégémonie au monde, comme une pieuvre gigantesque. Merveilles des siècles à venir ! Tout ce que l’on peut imaginer arrivera, et davantage, bien davantage. Tout cela, je le vois.
Tout ?
Toutes les portes me sont-elles ouvertes ? Tous les murs se sont-ils changés en fenêtres ?
Mes yeux contemplent-ils le prince assassiné et le sauveur dans ses langes, l’incendie de l’empire détruit qui fait flamboyer l’horizon, le tombeau du seigneur des seigneurs, les navigateurs farouches établissant leurs voilures pour franchir la mer dorée qui encercle le ventre de la planète transformée ? Est-ce que j’observe les millions de millions de lendemains de la race humaine, suis-je à même de les assimiler, de fournir à ma propre substance la substance du futur ? Est-ce que je vois la chute du firmament ? Le choc des astres ? Que sont ces constellations fantastiques qui s’inscrivent et s’effacent sous mes yeux ? Ces visages masqués ? Cette idole de basalte aussi haute que trois montagnes, à quoi correspond-elle ? Quand donc les falaises qui cernent la mer seront-elles réduites en poussière rouge ? À quelle époque les glaces polaires descendront-elles comme une nuit inexorable sur les prairies semées de fleurs pourpres ? Où prennent place ces fragments ? Ah ! oui, qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois ?
Chaque méandre du temps, chaque recoin de l’espace.
Non pas. Ce ne pourrait être ainsi, bien sûr. Les seules choses que je vois sont celles dont je puis m’expédier l’image issue de mes quelques lendemains mal ordonnés. Images brèves, faisant songer aux téléphones que nous fabriquions, étant gosses, avec des boîtes et un fil : pas de splendeur épique, pas d’apocalypses baroques. Pourtant, même ces émissions brouillées sont beaucoup plus que je n’osais espérer, quand je dormais tout comme vous, quand j’étais l’une de ces silhouettes maladroites rampant à une allure d’escargot dans le royaume des ombres qu’est notre Terre.
32
Mardokian me trouva un avoué : Jason Komourdjian – encore un Arménien, évidemment. Membre de la firme que dirige Haig. Les divorces sont la spécialité de ce gaillard large d’épaules, aux petits yeux curieusement mélancoliques et très rapprochés l’un de l’autre dans un visage qui respire l’intelligence et l’astuce. Ancien condisciple de Haig, il a donc à peu près mon âge – mais il fait vieux, beaucoup plus vieux. On eût dit un patriarche qui aurait pris sur lui les traumas de milliers d’épouses coupables. Si ses traits demeuraient jeunes, son aura était celle d’un centenaire.
Nous nous rencontrâmes au quatre-vingt-quinzième étage du Martin Luther King Building où il occupait un bureau tendu de cuir noir à l’atmosphère chaînée d’encens, qui rivalisait presque en somptuosité avec celui de Bob Lombroso – un bureau aussi riche et pesamment orné que la chapelle impériale d’une cathédrale byzantine.
— Divorcer…, mâchonna Komourdjian. Vous voudriez obtenir le divorce… Le divorce… oui… bien sûr… une séparation définitive… (Il tournait et retournait l’idée dans la chambre forte de sa conscience, comme si c’eût été un point épineux de théologie, ou que nous eussions débattu la nature du Père et du Fils, ou le legs des Apôtres.) Oui, vous devriez pouvoir l’obtenir. Vous vivez séparés, à présent ?
— Pas encore.
Komourdjian sembla tiquer. Ses grosses lèvres firent la moue, son visage plein et carré prit une teinte plus bistre.
— Il le faudrait. La cohabitation maintenue nuit au bien-fondé de toute procédure entamée pour mettre fin à l’état matrimonial. Même aujourd’hui, oui, même aujourd’hui. Il vous faut élire un domicile séparé, mon cher, prouver que vos ressources matérielles sont disjointes, établir la sincérité de votre décision. Hum ?
Il prit sur son bureau un crucifix serti de gemmes, œuvre d’art enrichie de rubis et d’émeraudes qu’il fit jouer entre ses doigts effleurant la patine du métal ciselé, et s’absorba un long moment dans ses pensées. Je me figurai percevoir les accords d’un orgue invisible, distinguer, très loin, une procession de prêtres barbus et chamarrés qui traversaient la nef née de son esprit. Je l’entendais presque marmonner des mots latins – non du latin d’église, mais celui des légistes, une suite de banalités. Magna est vis consuetudinis, falsus in uno, falsus in omnibus, eadem sed aliter, res ipsa loquitur. Hujus, hujus, hujus, hune, haec, hoc. Puis il leva les yeux pour me vriller du regard avec une acuité gênante.
— Des griefs ?
— Oh ! non, rien de pareil. Nous voulons simplement nous quitter, aller chacun de notre côté. Mettre un point final.
— Sans doute en avez-vous discuté avec Mme Nichols et êtes-vous parvenus à un accord de principe ?
Je rougis jusqu’aux oreilles.
— Heu, non… c’est-à-dire… (Il me mettait sur le gril.)
Komourdjian ne cacha pas sa désapprobation.
— Il vous faudra bien aborder ce sujet tôt ou tard, comprenez-le. On peut présumer que votre épouse réagira dans le bon sens. Son avoué n’aura plus qu’à se mettre en rapport avec moi, et tout sera dit.
Il feuilleta un agenda.
— Quant au partage des biens, vous…
— Je laisse ma femme libre de garder tout ce qui lui plaira.
— Tout ce qui lui plaira ?
L’Arménien semblait renversé.
— Je ne veux pas la moindre contestation entre elle et moi.
Komourdjian posa ses mains bien à plat sur le bureau. Il portait encore plus de bagues que Lombroso. Ces Levantins ! Comme ils aiment étaler leur richesse !