Le Nœud de vipères
- Автор: Мориак Франсуа Шарль
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Éditions Bernard Grasset
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le Nœud de vipères». Краткое содержание книги:
Donc, déchire ce cahier, n’en parle à personne ; qu’il n’en soit même plus question jamais entre nous. Je ne dis pas que ce ne soit pas dommage. Il y a là des indications psychologiques, et même des impressions de nature, qui dénotent, chez cet orateur, un don réel d’écrivain. Raison de plus pour le déchirer. Imagines-tu un de nos enfants publiant ça plus tard ? Ce serait du propre !
Mais de toi à moi, nous pouvons appeler les choses par leur nom, et la lecture de ce cahier achevée, la demi-démence de notre père ne saurait plus faire doute pour nous. Je m’explique, aujourd’hui, une parole de ta fille, que j’avais prise pour une lubie de malade : « Grand-père est le seul homme religieux que j’aie jamais rencontré. La pauvre petite s’était laissé prendre aux vagues aspirations, aux rêveries de cet hypocondre. Ennemi des siens, haï de tous, sans amis, malheureux en amour, comme tu le verras (il y a des détails comiques), jaloux de sa femme au point de ne lui avoir jamais pardonné un vague flirt de jeune fille, a-t-il, vers la fin, désiré les consolations de la prière ? Je n’en crois rien : ce qui éclate dans ces lignes, c’est le désordre mental le plus caractérisé : manie de la persécution, délire à forme religieuse. N’y a-t-il pas trace, me demanderas-tu, de vrai christianisme dans son cas ? Non : un homme, aussi averti que je le suis de ces questions, sait ce qu’en vaut l’aune. Ce faux mysticisme, je l’avoue, me cause un insurmontable dégoût.
Peut-être les réactions d’une femme seront-elles différentes ? Si cette religiosité t’impressionnait, rappelle-toi que notre père, étonnamment doué pour la haine, n’a jamais rien aimé que contre quelqu’un. L’étalage de ses aspirations religieuses est une critique directe, ou détournée, des principes que notre mère nous a inculqués dès l’enfance. Il ne donne dans un mysticisme fuligineux que pour en mieux accabler la religion raisonnable, modérée, qui fut toujours en honneur dans notre famille. La vérité, c’est l’équilibre… Mais je m’arrête devant des considérations où tu me suivrais malaisément. Je t’en ai assez dit : consulte le document lui-même. Je suis impatient de connaître ton impression.
Il me reste bien peu de place pour répondre aux questions importantes que tu me poses. Ma chère Geneviève, dans la crise que nous subissons, le problème que nous avons à résoudre est angoissant : si nous gardons dans un coffre ces liasses de billets, il nous faudra vivre sur notre capital ; ce qui est un malheur. Si au contraire nous donnons en bourse des ordres d’achat, les coupons touchés ne nous consoleront pas de l’effritement ininterrompu des valeurs. Puisque, de toute façon, nous sommes condamnés à perdre, la sagesse est de garder les billets de la Banque de France : le franc ne vaut que quatre sous, mais il est gagé par une immense réserve d’or. Sur ce point, notre père avait vu clair et nous devons suivre son exemple. Il y a une tentation, ma chère Geneviève, contre laquelle tu dois lutter de toutes tes forces : c’est la tentation du placement à tout prix, si enracinée dans le public français. Évidemment, il faudra vivre dans la plus stricte économie. Tu sais que tu me trouveras toujours dès que tu auras besoin d’un conseil. En dépit du malheur des temps, des occasions peuvent, d’ailleurs, se présenter d’un jour à l’autre : je suis de très près, en ce moment, un Kina et un spiritueux anisé : voilà un type d’affaires qui ne souffrira pas de la crise. À mon avis, c’est dans cette direction que nous devons tourner un regard à la fois hardi et prudent.
Je me réjouis des meilleures nouvelles que tu me donnes de Janine. Il n’y a pas à craindre, pour l’instant, cet excès de dévotion qui t’inquiète chez elle. L’essentiel est que sa pensée se détourne de Phili. Quant au reste, elle retrouvera d’elle-même la mesure : elle appartient à une race qui a toujours su ne pas abuser des meilleures choses.
À mardi, ma chère Geneviève.